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La
sculpture romane
La scupture dans les églises Romanes

Conques, détail d'un chapiteau
L'approche de la sculpture romane qui va nous retenir est moins traditionnelle à Casa que l'étude d'une uvre ou d'un site. Il s'agit d'une double réflexion qui s'attachera d'abord aux questions de mentalité : pourquoi une iconographie ? Comment la perçoit le fidèle du Moyen Age ? Dans un deuxième temps nous aborderons de façon plus technique la sculpture dans son rapport avec l'architecture : comment elle la souligne, se fixe des points critiques, comment l'esthétique même en subit la loi.
1. L'iconographie au Moyen Age
1.1 La justification de l'iconographie
On connaît les diatribes de saint Bernard contre la présence, "dans les cloîtres, sous les yeux du moins qui lit et qui médite ", d'images sculptées, "ces monstres ridicules, cette beauté difforme, ces singes immondes " (Apologia, CXII). Mais ce qu'on sait moins, c'est que la question de l'iconographie a suscité un débat très tôt, bien avant les cisterciens, et que le refus de la sculpture a été exprimé, de façon certes moins virulente, dans les ordres moins austères, comme les bénédictins ou même les chanoines augustins. Aelred de Rielvaux, cistercien, traite la sculpture de "divertissement de femmes " et Hugues de Fouilloi, chanoine régulier, dans le De Claustro Animae : " Utile est la pierre pour construire, mais à quoi sert de sculpter la pierre ! La bible n'est bien lue que dans le livre et non sur le mur ". Outre son inutilité, on reproche à la sculpture l'argent qu'elle coûte, qu'il vaudrait mieux donner aux pauvres.
Ce qui justifie l'iconographie, c'est son utilisation pour l'enseignement et l'aide spirituelle pour les laïcs illettrés. Déjà au IV e siècle, le Pape Grégoire le grand écrivait : " l'art de la peinture est utilisé dans les églises pour que ceux qui ne savent pas lire apprennent sur les murs ce qu'ils ne peuvent pas apprendre dans les livres " (Reg. IX, 208). Pour Hugues de Fouilloi (XIIe siècle), "il sera permis aux religieux qui vivant dans les villes ou dans les bourgs et qui voient accourir auprès d'eux la multitude des fidèles, de retenir par le charme de la peinture ceux qui ne peuvent profiter des subtiles enseignements de l'écriture ". Et même saint Bernard admet que l'art est un aliment pour la piété du pauvre peuple "(Apologia CXII).
Voici l'iconographie caractérisée : elle est bible de pierre pour ceux qui ne sauraient avoir accès au texte. Elle leur enseigne l'histoire Sainte, elle les guide dans leur vie spirituelle par le rappel de la vie du Christ et par l'exemple des saints. Elle est parfois utilisée par le prédicateur qui, pour illustrer son sermon, désigne aux fidèles tel ou tel chapiteau : le moulin mystique de Vézelay est ainsi mentionné dans un sermon en ancien français sur le Psaume 29. Elle ne recherche jamais un effet purement esthétique, but toujours un but éducatif. Thèmes et composition des uvres sont donc choisis en pensant à leur réception par le fidèle ou le pèlerin.
1.2 La vision par le fidèle
La sculpture doit accompagner le fidèle puis accompagner sa démarche dans l'église. En approchant, il découvre d'abord le tympan sur lequel, le plus souvent le christ immense, l'accueille, bras ouverts. Composition du tympan et détail de la sculpture doivent faire percevoir aisément ce geste d'accueil : d'où une composition généralement centrée sur le christ que sa taille monumentale rend visible de loin.
Le tympan doit aussi signifier le passage du monde terrestre à un lieu divin. Il appelle l'homme à se convertir -se transformer- pour entrer dignement dans le temple. Pour l'inciter à renoncer à ses péchés, il lui fait éprouver une crainte salutaire, au sens étymologique du terme, en lui montrant dans des jugements derniers (Conques, Autun ) les châtiments des damnés et le bonheur des élus, ou en lui présentant l'image redoutable du Dieu de l'Apocalypse.
A l'intérieur de l'église, surtout si c'est une église de pèlerinage, les chapiteaux accompagne la montée du pèlerin vers le chur et son chemin de retour. Ils doivent favoriser sa prière et lui donner des modèles de vie chrétienne. Les thèmes montrent donc souvent une progression le long du sens obligatoire emprunté par le fidèle. Celle-ci est soit plus ou moins continue, soit simplement marquée de deux grandes tendances spirituelles, une plus sombre dans le bas-côté d'entrée, l'autre plus lumineuse dans celui de la sortie. Ce symbolisme d'ombre et de lumière est d'ailleurs fort souvent renforcé par le fait qu'on pénètre dans l'église par le coté Nord pour en ressortir par le sud.
Les d'Anzy-le-Duc et de
Vézelay témoignent, chacune à sa façon, d'un itinéraire
spirituel à travers ses chapiteaux. Vézelay respecte le symbole
de l'entrée dans l'ombre du bas-côté Nord, le pèlerin
repartant dans la lumière, par le sud. Coté Nord, on trouve surtout
des scènes d'ancien Testament et de violence (luttes, meurtres, diables).
Coté sud prédominent le Nouveau Testament, les vies de saints
(Benoît, Martin
), le paradis (4 fleuves).
Certaines histoires se répondent d'un bas-côté à
l'autre : au repas du mauvais riche au Nord correspond son châtiment et
la récompense de Lazare au sud ; David est le meurtrier de Goliath au
Nord et vainqueur du lion au sud. Même des irrégularités
apparentes peuvent être expliquées : les saints du côté
Nord (Eugénie, Antoine) se trouvent tout près du chur et
les diables et les vices au sud juste avant le retour au monde terrestre.
A Anzy, les chapiteaux offrent de grosses difficultés d'interprétation. Néanmoins on distingue deux tendances. Le côté de montée est, non traditionnellement, le sud. On y voit des cochons, des hommes plus ou moins monstrueux auxquels répond au nord l'acrobate, image de perfection. Un lion écrasant une tête humaine au sud s'oppose à des lions sur du feuillage au Nord (l'image du lion qui peut représenter le bien comme le mal est ambiguë). Le pèlerin, après être passé devant le chur cantonné d'aigles et d'atlantes, trouve plusieurs figures d'élus de Dieu : saint Michel, Samson combattant le lion, Daniel dans la fosse aux lions.
2. Sculpture et architecture : questions techniques.
2.1 La sculpture souligne les éléments d'architecture
Pour Philippe Beaussant (le jeu de la pierre et de la foi), la sculpture romane n'est pas d'abord sculpture mais élément d'architecture, d'où la difficulté à diviser une uvre romane en ses éléments.
Où se place la sculpture dans une église romane ? A l'extérieur sur le tympan et son entourage (trumeau, piédroits, voussures ) et parfois sur le tour des fenêtres, les corbeaux A l'intérieur essentiellement sur les chapiteaux, mais aussi sur les bases de piles, corniches arcs formerets et doubleaux, tours de fenêtre, etc. Ainsi, souligner les points où elle est fixée la sculpture revient parfois à tracer un schéma de l'architecture elle-même. Dans la nef de Vézelay, par exemple, un galon sculpté met en valeur les grandes arcades, la corniche séparant les deux étages, les arcs formerets et les doubleaux. Si on souligne ce galon et les autres points sculptés (chapiteaux, bases de piles, etc. ), on dessine la structure de la nef.
La sculpture est donc placée
sur des points :
1- Qui sont des éléments indispensables à sa construction,
des nuds d'architecture. Le sculpteur roman ne camoufle pas le travail
du maçon. Son art consiste au contraire à le souligner, le révéler,
le transfigurer.
2- Qui ont en outre une forme obligée, que le sculpteur ne peut ni ignorer
ni contourner. Il n'y a pas de "libre cours " laissé à
l'artiste. Celui-ci doit faire sortir la vie d'un bloc que son ciseau ne peut
pas attaquer n'importe comment.
Selon la formule lapidaire de Focillon (l'art des sculpteurs roman), le sculpteur
roman subit "l'action des points critiques ". Le message qu'il inscrit
dans la pierre n'en a que plus d'intensité, la difficulté technique
prenant symboliquement une valeur spirituelle.
2.2 Technique et esthétique
Avant d'aborder cet aspect, une précision de vocabulaire : il convient de distinguer le relief, notion quantitative, et le modelé, notion qualitative. Le relief, c'est la profondeur sur laquelle la pierre est sculptée. Le modelé, c'est la qualité des formes, notamment des arrondis. Un modelé subtil, même peu profond, donnera une bien plus grande impression de vie qu'un relief profond mais sans nuance.
La sculpture romane est en étroit accord avec l'architecture. L'architecture commande. La sculpture obéit. Les éléments architecturaux sur lesquels la sculpture se posent en déterminent le relief et partiellement le modelé, la distribution des figures, leurs proportions et leurs mouvements. Ainsi, pour un simple bandeau (corniche, archivolte, tailloir), on se contentera d'un relief léger ou d'une gravure ; sur des claveaux saillants (ex : les voussures de Saintonge : Aulnay, Saintes), la sculpture sera profonde, donnant des ombres marquées.
Le sculpteur roman a horreur du vide : il déformera ses personnage de façon à leur faire occuper les angles et les recoins. Sur le tympan, dalle semi-circulaire, il jouera de la taille décroissante des personnages (doublant ainsi les nécessité techniques d'une valeur symbolique), les allongera en forme de triangle aux extrémités (St Sernin de Toulouse). Sur le linteau, bande horizontale, on trouvera souvent une frise de feuillage ou d'animaux allongés, ou des personnages trapus. A l'inverse trumeau et piédroit, éléments verticaux, appelleront des personnages en long (Soullac).
L'architecture n'influence pas seulement la forme de la sculpture, mais aussi son relief : ainsi le linteau, élément porteur, aura un relief bien moins prononcé que le tympan.
2.3 Les chapiteaux
Les lois imposées par l'architecture à la sculpture sont particulièrement rigoureuses dans le cas des chapiteaux. Le chapiteau a en effet un rôle important dans la construction de l'église romane : il récupère la poussée des arcs (donc le poids des murs et d'une partie de la voûte) et, par les lignes de force qui sont surtout les angles et l'axe central, la canalise vers la colonne. Il subit donc une forte pression qu'il faudra prendre en compte pour sculpter.
Les différents
éléments du chapiteau sont :
- Le tailloir : il a un double rôle. D'une part
il reçoit la retombée des arcs et d'autres part pendant la construction
il sert d'appui aux cintres ; c'est pour cela qu'il déborde toujours
du mur de l'arcade. Formé d'une seule assise de pierre, il a l'effet
d'une semelle de répartition : il évite l'enfoncement, le déliaisonnement,
et répartit mieux le poids des arcs sur le chapiteau.
- La corbeille est faite généralement
d'une assise de pierre, parfois de deux. C'est elle l'élément
sculpté.
- L'astragale : au Moyen Age, elle est taillée
dans la même pierre que la corbeille, alors que dans l'art antique, elle
était attachée au fût de la colonne.
La décoration des chapiteaux subit les lois de l'architecture : les figures sculptées ont exactement le volume et le relief qui convient à la pierre qui les porte, c'est à dire qu'elles ne dépassent pas du bloc dégrossi -épannelé- de la corbeille. Les poussée s'exercent surtout sur les deux angles et sur la ligne centrale, on laisse à ces axes leur solidité : les volutes et la rosette sont nettement marquées, les angles sont peu creusés. Prenons un personnage placé sur un angle ou sur la ligne centrale : son visage placé à l'emplacement de la volute ou de la rosette en aura la taille ; autant dire qu'il sera très en relief et tout à fait disproportionné par rapport au corps. Seuls les sculpteurs virtuoses se permettent de jouer avec les angles (ex : Vézelay, Autun ).
L'exemple de Vézelay est particulièrement riche, grâce à la participation de quatre ou cinq sculpteurs au talent très inégal et au style identifiable. On y voit des chapiteaux au feuillage raide, à médaillon enfermant les scènes historiées, à 2 ou 3 registres horizontaux superposés (cette disposition est parfois en lien avec le nombre d'assise de pierre de la corbeille), à personnages raides dans les angles. Les plus beaux sont ceux où le sculpteur (celui du tympan ?) joue à arrondir et à alléger les angles malgré les lois de l'architecture (4 vents, moulin mystique, ange tuant le fils du Pharaon).
Cette soumission aux lois de l'architecture est une vérité théorique. Dans la pratique interviennent les méthode du chantier, les traditions locales, la virtuosité du sculpteur, et surtout la qualité de la pierre, qui contribue à en assouplir la rigueur. Il est évident que le marbre se travaille comme un calcaire tendre - ce qui influera sur l'aspect esthétique- et qu'il offre une autre résistance aux poussées- sur influera la cas échéant sur la forme de l'élément sculpté.
Le chapiteau historié est une spécialité de l'art roman. " Il naît et disparaît, écrit Philippe Beaussant avec l'art qui l'avait inventé ". Le gothique ne connaîtra plus que des chapiteaux à effeuillage ou crochet, déplaçant sur les vitraux l'iconographie à l'intérieur de l'église. Cette évolution est dû à un changement de la société et des mentalités, à une autre façon de concevoir l'église. Mais ceci est une autre histoire
Anne-Françoise Leurquin
CASAinfo n°8