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Les
sites cisterciens

Plan type d'un monastère cistercien (source L'Histoire)
Les chartes de fondation des premières filles directes de Cîteaux laissent sous-entendre que presque toujours Etienne Harding s'est rendu sur place avant d'accepter un nouveau lieu d'implantation. Nous ne savons si cette pratique fut suivie par les abbés des premières "filles", mais souvent les abbés du XIIe siècle font allusion au soin à apporter au choix d'un site cistercien, que ce soit dans les décisions des Chapitres Généraux ou dans des sermons ou autres écrits.
L'environnement apparut très tôt comme un élément important pour la vie cistercienne. Mais ce n'est pas spécifique des moines blancs. Ainsi Guillaume de Saint-Thierry, moine bénédictin passé en 1135 à l'observance cistercienne à Signy en fit une pierre de touche de l'enseignement qu'il adressa aux chartreux du Mont-Dieu : "La contribution n'est pas mince que fournit à nos sentiments intimes notre cadre extérieur de vie, s'il s'adapte à l'âme, se modèle à sa ressemblance et répond à sa manière à quelque bon dessein."
L'étude des sites pose certaines difficultés. Les fondations que nous connaissons ne sont pas toutes d'origine cistercienne, par exemple le site d'Obazine (ancien site CASA) qui est une affiliation. Il est délicat de se faire une idée de l'état des lieux avant l'occupation des moines. Enfin, les lieux actuels ne sont pas toujours les sites primitifs. Mais les découvertes qu'elle permet de faire sont fabuleuses.
En ce qui concerne le "Nouveau Monastère", il apparaît que le retrait et l'austérité du lieu imposée par sa marginalité géographique sont, avec la présence d'eau, de forêts et de terres à mettre en valeur les caractéristiques essentielles du site. Mais l'ingratitude du lieu n'est probablement que la conséquence inévitable inhérente à l'isolement. On retrouve ces éléments en ce qui concerne le site de Clairvaux, mais une divergence importante apparaît dans la morphologie : un terrain plat à Cîteaux, une vallée étroite à Clairvaux. Le site de Pontigny est lui aussi un terrain plat et celui de Fontenay, seconde fille de Clairvaux, est une vallée étroite.
La Tradition des premiers siècles a pu inspirer les cisterciens dans le choix de leurs sites, eux qui étaient si soucieux de retrouver la pureté originelle de la vie monastique. L'analyse de cette Tradition montre que les textes s'accordent pour affirmer la nécessité d'un retrait nettement marqué par rapport au "monde". Nous retrouvons là le principal élément commun à tous les sites choisis par les cisterciens eux-mêmes.
Cependant en ce qui concerne les caractéristiques précises, apparaît une divergence de vue entre les choix préconisés par saint Basile et ceux des Pères du Désert tels que Cassien. Quel choix ont fait les cisterciens ?
Pour répondre à cette question, il est important de repérer dans leurs écrits ce qu'ils disent de leurs sites. Nous avons déjà vu comment était présenté le "Nouveau Monastère" dans les Exordes. Chez Bernard, par exemple dans le sermon pour la fête de saint Benoît et les sermons sur le Cantique des Cantiques, la vallée symbolise l'humilité et la fécondité de l'homme juste qui, comme la terre, reçoit les eaux descendantes des montagnes et accueille ainsi la grâce, source dans laquelle il plonge ses racines. Il manifeste, par l'harmonie de la morphologie des sites avec sa pensée mystique, une volonté très nette d'accorder le cadre de vie de ses moines avec le sens symbolique de leur vie. Il est possible que Bernard ait ainsi manifesté le souci pédagogique d'avoir un lieu rappelant sans cesse qu'un des fondements de la vie mystique est l'humilité. Nous n'avons toutefois aucun texte de Bernard où il opère une relation explicite entre le site choisi et sa signification mystique. Par contre, Guillaume de Saint-Thierry, son biographe, ne manque pas, pour sa part, de faire ce type de rapprochement.
Notre connaissance de Bernard et de sa pensée a été en partie faussée par la présentation idéalisée que Guillaume de Saint-Thierry a faite de lui. La lecture mystique du choix de Clairvaux autrefois appelé Val d'absinthe en est un exemple. Guillaume, voulant faire de Bernard un nouveau saint Benoît, montre en quoi le site de son abbaye ressemble à la grotte de Subiaco. Pour magnifier son ascétisme, il accentue la rigueur du lieu en montrant combien son héros a vécu pleinement les idéaux ascétiques des Pères du Désert.
Du coup, on a prêté aux cofondateurs de Cîteaux la volonté de réaliser cet idéal qui, en réalité, n'a pas été leur propos initial. Dans les écrits les plus anciens, il n'y a aucune allusion aux Pères du Désert. Chez Bernard, on n'en trouve que quelques références dans les textes écrits au cours de la première décennie de son abbatiat. Elles ne sont jamais très explicites et évoquent seulement l'attitude à l'égard de la nourriture.
Par contre, conformément à ce que l'on trouve ailleurs que chez les cisterciens, les abbés de la deuxième et de la troisième génération manifestent un grand intérêt et même un attrait pour les Pères du Désert. Ils ont été pour eux ces formidables athlètes qui ont cherché d'un grand désir la solitude des déserts, "lieux arides et horribles", afin de combattre et de vaincre les puissances mauvaises du siècle. Au terme de ce combat purificateur, ils pensent parvenir au salut de l'âme et à la contemplation de Dieu. C'est l'occasion, pour les Ordres nouveaux, de renforcer leur image de marque par rapport au monachisme ancien.
L'étude comparée des textes et des sites fait percevoir une grande marge entre la pensée et la réalité. Si on ne peut nier le caractère ingrat de certains sites cisterciens, l'attitude d'Etienne Harding à l'égard des biens invite à penser que cette ingratitude n'a jamais été recherchée pour elle-même. Ceci est confirmé par les nombreux déplacements peu de temps après l'installation primitive quand le site se révèle par trop inadéquat. En contrepartie, quelques années plus tard, l'écart se creuse entre l'idéal proclamé et le vécu : dès 1152, Eugène III, ancien moine de Clairvaux éprouve le besoin de présenter en exemple les fondateurs de Cîteaux au Chapitre Général des abbés de l'Ordre, pour stimuler leur générosité, laquelle est devenue moins grande en raison de l'enrichissement des abbayes. Il faut noter des réactions : Isaac de l'Étoile quitta son monastère pour s'installer sur l'île de Ré dans le dessein de retrouver l'idéal primitif.
Jean
Vandamme
1989