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> L'art Gothique


L'architecture gothique : citius, altius, fotius


Cathédrale de Reims
arc-boutant à double volée et à double batterie
dessin de Villard de Honnecourt XIIIè siècle

Quatre murs et un toit : l'architecture, c'est l'art de construire un volume intérieur avec pas mal de contraintes extérieures (qu'elles soient d'ordre techniques ou financières...). N'oublions pas que l'architecture, c'est l'art de figer la "mentalité" d'une époque dans sa "monu-mentalité". Construire, c'est d'abord une volonté politique associée à une possibilité économique.

Viennent ensuite les problèmes techniques... En voulant monter la voûte le plus haut possible, l'architecte de l'âge gothique est-il alors devenu ingénieur (en utilisant un corpus de connaissances théoriques fruit des expériences architecturales passées) ou est-il resté un artiste ?

1. Une technique ou un art ?

À l'instar de la tour de Pise, penchons-nous sur quelques données techniques qui nous semblent aujourd'hui évidentes mais qui ne l'étaient pas pour l'époque.

En effet, la physique d'Aristote n'est pas l'idéal pour théoriser "l'art de construire". Or c'est la seule qui existe à cette époque. Les concepts de "force", de "quantité de mouvement", de "pesanteur", d' "action et de réaction" n'apparaissent qu'à partir du XVIe siècle avec la physique moderne patiemment élaborée par Stevin, Galilée, Newton et compagnie.

Il est facile aujourd'hui d'expliquer que "la force de la voûte s'exerce sur la pile puisqu'elle est distribuée sur la culée du pilier butant, etc." C'est plus difficile avec la physique d'Aristote pour qui le mouvement est la tendance naturelle d'un corps à regagner son lieu de "naissance" (entendez son lieu de formation) et pour qui le concept de "force" n'existe pas car il y a confusion sur la substance du corps et les forces qui s'y exercent (c'est-à-dire que pour Aristote la matière est à l'origine de la force alors que pour la physique moderne la force est indépendante de la matière : ainsi c'est la pesanteur (2) qui fait qu'une pierre tombe et ceci indépendamment de sa masse. S'il n'y avait pas de pesanteur, la pierre "flotterait"...). Comme tout corps est le mélange des quatre éléments fondamentaux (terre, eau, air et feu), une pierre (corps "grave" c'est-à-dire lourd) a tendance à tomber vers la terre (son lieu d'origine) et le feu a tendance à monter vers les astres et le soleil. Il existe donc une hiérarchie des corps du plus lourd au plus léger. Créer un mouvement (monter une pierre) nécessite un mouvement inverse (en descendre une autre...).

Même s'il est probable que les maîtres d'œuvre ne connaissaient pas la physique d'Aristote, ils n'avaient pas beaucoup d'autres outils théoriques pour expliquer leur métier. Or une technique (science appliquée) est d'abord le fruit d'une théorie (science fondamentale). En l'absence d'un noyau dur théorique, c'est par tentatives réussies ou échouées que s'est constituée une connaissance empirique sur la manière de construire. Construire à l'âge gothique reste d'abord un art avant d'être une technique...

2. Quelques problèmes techniques posés à l'artiste...

2.1 Le problème de la voûte

Comment faire tenir un tas de pierres au-dessus du vide ?

- en orientant et en distribuant les poussées de la voûte...
L'ogive permet d'orienter la poussée de la voûte plus verticalement sur les structures portantes alors que la poussée de la voûte en berceau est plus orientée vers l'extérieur et doit être contenue par l'épaisseur du mur gouttereau (d'où la "muralité" romane) pour éviter que les murs ne chassent au vide et que la voûte s'effondre...

En répartissant la poussée de la voûte sur différentes structures portantes, les murs s'affinent et l'apparence est plus "aérée"... On augmente aussi le nombre des assises au sol par le fractionnement de la surface portante au sol.

- en allégeant les structures... On élimine la "chair" de l'édifice pour ne conserver que le "squelette" des forces architectoniques. On n'aura alors de cesse d'évider de plus en plus l'édifice pour le rendre de plus en plus "rayonnant". Exemple : ajourement du triforium, affinement de la butée de l'arc boutant...

2.2 Le problème des fondations

C'est la base de tout fondement !

En général, les édifices gothiques pèchent par leurs fondations (aucune analyse du terrain, aucun calcul de la puissance de l'assise en fonction de la hauteur de l'édifice...). Ce qui explique les effondrements peut-être du fait de l'ignorance du concept d'action-réaction (idée de la poussée d'Archimède).

En l'absence de fondations et pour qu'un édifice soit stable, il faut que plus la construction est haute, plus sa base soit large (ainsi la pyramide est la plus stable des constructions). On voit qu'en général les édifices gothiques sont plus proches de la pyramide que de la tour (augmentation de la surface portante au sol en raison de la faiblesse des fondations...).

2.3 Le problème des matériaux

économie et qualité...

- une thèse matérialo-marxiste voudrait que le tournant art roman/art gothique soit lié au fait que l'art gothique soit plus économe en bois de charpente. Ce qui expliquerait la naissance de l'art gothique en Ile-de-France, région déboisée dès le XIIe. Il est vrai qu'à volume égal, l'art de l'Ile-de-France est plus économe en bois et en pierre mais plus exigeant sur la qualité des matériaux (progrès de la stéréotomie, poutres et sablières de meilleure qualité).

Le génie de l'architecture gothique, c'est la verticalité maîtrisée, des "archi-structures" de plus en plus légères mais qui conduisent les forces mécaniques avec de plus en plus de précision (comme des conduites forcées)... Bref, un "écorché" des forces qui s'écoulent le long des piliers ronds ou carrés comme des tuyaux d'orgue. C'est finalement assez proche de Beaubourg : un gros tas de tuyaux en pierres mais moins pratique : sans les escalators !

Olivier Godefroy
1995

NOTES :
1. "Plus vite, plus haut, plus fort" (Devise des J.O. pour ceux qui ne connaissent que le football).
2. La pesanteur est un cas particulier de la loi d'attraction universelle qui veut que deux corps s'attirent en fonction de leur masse et dans une proportion inverse au carré de leur distance,
rappelez-vous la pomme de Newton (Gotlib, "Rubrique-à-brac", tome 1) !

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