Retourner sur le site
sommaire

> L'art Gothique


L'architecture gothique "plantagenêt" ou "angevine"
problème de l'architecture gothique dite "plantagenêt " ou "angevine"

Au Mans, la nef de la cathédrale, celle de l'abbatiale de Couture, la salle de l'Hôtel-Dieu de Coèffort présentent de remarquables témoignages de cet art gothique dit "Plantagenêt" ou "Angevin". Ainsi baptisé par les archéologues du XIXe siècle, ce style reste difficile à définir. Son nom est imprécis. "Angevin" désigne l'espace assez extensif de l'Anjou, des bords de Loire au Maine, à la Touraine jusqu'au seuil poitevin ! "Plantagenêt" évoque la fameuse dynastie qui contrôle au XIIIe siècle un territoire immense de l'Angleterre aux Pyrénées. Le problème n'est pas seulement celui de la dénomination ; certains historiens se sont posés la question du classement de cet art gothique qui reste roman par bien de ses aspects. D'autres s'étonnent qu'un style qui a su fournir des œuvres si réussies et élégantes ait échoué à se renouveler au XIIIe siècle. Qu'est-ce qu'on appelle architecture gothique plantagenêt ? Comment apparaît cette esthétique différente à l'ouest de la France ? Pourquoi cet art a-t-il échoué ?

Tout l'élan gothique a largement tenu au type de voûtement mis au point et rapidement perfectionné du XIIe au XIVe siècle. En exploitant les possibilités du système ogival, les constructeurs ont élaboré une architecture profondément originale. La principale distinction entre le gothique d'Ile-de-France et le gothique de l'Ouest, tient à la structure différente des voûtes. Dans le premier cas, elles sont plates, l'ensemble des clefs étant alignées sur une horizontale. La voûte angevine se distingue par un fort bombement et rappelle le dôme de la coupole. Dans la nef de la cathédrale d'Angers, la clef de voûte est 3,50 m plus haute que la clef des doubleaux. Chaque travée, du sol à la base des voûtes, est proche du carré par opposition à la voûte parisienne dite "barlongue" c'est-à-dire rectangulaire. Alors que la maîtrise grandissante des forces et de la technique des ogives par les constructeurs du nord se répercute sur tout l'aspect interne et externe du monument, la voûte plantagenêt aménage l'espace intérieur sans modifier la structure des murs et l'aspect extérieur de l'édifice. Les constructeurs angevins développent un goût particulier pour les volumes amples. C'est à la nef unique, relativement large (plus de 16 m à Angers) que va leur préférence. Un parti fréquent est celui de l'église halle à trois nefs d'égale hauteur. Dans tous les cas, la faveur du style angevin est celle de l'espace unifié. Le rythme répétitif des voûtes, "l'élégance et la légèreté des supports sous le départ élancé des voûtes" (Hôtel-Dieu d'Angers, du Mans, église d'Asnières...), un réseau d'ogives et de liernes de plus en plus complexe, communiquent à l'espace une ondulation, une dynamique contraires à l'aspect statique de la coupole. À l'extérieur, les arcs-boutants ne sont pas utilisés. La légèreté du tuffeau, des murs épais et les contreforts suffisent à maintenir l'édifice, mais réduisent d'autant la possibilité d'élever le monument. La nef d'Angers n'a que 24 m de hauteur. Les fenêtres, étroites, s'élèvent au-dessus d'un mur plein à la base ; l'éclairage reste limité. La muralité découle de tous ces caractères. Elle est accentuée par la pauvreté des façades, "plates, maigres", peu ornées, en fait difficiles à articuler sur une nef simple et sur l'église halle. Un chevet plat, véritable mur, clôt souvent l'édifice à l'est comme à la cathédrale de Poitiers.

Voulant établir un lien direct entre la coupole et la voûte angevine, les historiens du XIXe ont cherché à montrer des filiations entre les monuments. Que nous disent les études récentes ?

"La chronologie architecturale de l'Ouest montre un enchevêtrement d'événements aux potentiels divers". Dans les années 1150, au temps du massif occidental de Chartres, on termine au Mans la nef rénovée de la cathédrale, à Saint-Florent de Saumur la grande nef à bas-côtés couverte d'un berceau brisé. Avant 1168, on achève les fameuses "dubes" de Notre-Dame de Loches. Dans des églises plus ou moins importantes, à Brion, Mouliherne, Vollandry, etc., dans le Baugeois, les constructeurs montrent leur habileté en multipliant les expériences. Dans l'église de Vollandry, ils juxtaposent un cul de four simple et un autre nervé, un berceau brisé, une coupole à pendentifs, enfin une voûte d'ogives primitive ! Au même moment, on termine l'enfilade des coupoles de Fontevraud et on entreprend la célèbre nef d'Angers. Le style gothique "plantagenêt" s'enracine dans une multiplicité d'expériences simultanées ; l'habileté des constructeurs du XIIe et les traditions romanes en ont été la condition.

Dès le premier quart du XIe siècle, le petit appareil de pierre souvent noyé dans de lourdes taches de mortier laisse place au moyen appareil. Vers 1150, la beauté du grand appareil en pierre calcaire des murs intérieurs et souvent extérieurs devient la règle. En même temps, ces progrès de l'appareillage s'étendent aux différents types de voûtes. Dans l'église prieurale de Cunault, les tailleurs de pierre ont appareillé avec soin dans le premier tiers du XIe siècle des voûtes en berceau brisé, des culs de fours, des voûtes d'arêtes sur plan carré, des voûtes d'arêtes "sur plan trapézoïdal d'exécution délicate aux arêtiers..." "Ceci peut paraître des détails, mais ces procédés se retrouvent dans la technique gothique régionale. Toute une part de l'art gothique de l'ouest a été rendue possible par l'excellence des appareilleurs angevins et tourangeaux". Ce sont ces progrès qui permettent les nombreux essais de voûtement et la participation aux courants d'échanges entre le nord et le sud. Les coupoles nervées de la fin du XIe siècle à Cormery, Loches et Saint-Martin de Tours sont les éléments d'une longue série expérimentale dont les témoignages vont de Bayeux à l'Espagne du nord-est.

Les fleuves, la Loire et ses affluents, vecteurs de ces échanges ont fait de l'Anjou une riche région de contacts. La tradition locale de la nef unique très large associée au transept à deux absidioles et au chœur sans déambulatoire, s'est ouverte aux influences extérieures : du sud-ouest, le plan de l'église halle poitevine, la façade mur ornée d'arcatures et sculptée, la file de coupoles ; de l'est, le chevet de Saint-Benoît ; du nord, d'une part, l'influence anglo-normande des premières voûtes d'ogives, d'autre part l'attrait des grands édifices de Saint-Denis et de Chartres. Ces grands courants d'influence entre le nord et le sud ont été facilités par l'existence de l'immense principauté plantagenêt. S'étendant de la Manche à l'Espagne, elle réalise le "contact entre la Renaissance de la culture latine du nord et le monde des troubadours". Les foyers d'art de l'ouest ont puisé leur force dans ces rencontres.

A la fin du XIIe siècle, au début du XIIIe, l'empire Plantagenêt s'effondre. L'autorité capétienne s'établit en Normandie, dans le Grand Anjou, s'infiltre en Poitou. Dès 1206, Angers, Tours, Le Mans et Poitiers sont aux Capétiens. Peu après, la croisade contre les Albigeois met fin à la brillante civilisation du Midi de la France. "Tout l'équilibre existant dans l'ouest de la France entre les apports du nord et ceux du Midi s'en trouve définitivement ruiné. Dès 1215, au chœur du Mans, 1218 à la nef de Marmoutier et 1230 à la cathédrale de Tours, on préfère au système angevin la structure gothique venue du bassin parisien. L'expansion capétienne, dans l'ancien domaine plantagenêt explique-t-elle l'échec et l'abandon du style gothique angevin ? Celui-ci a-t-il été une réponse inadaptée aux problèmes posés par la dimension des très grands édifices ?

De fait, ce sont les limites de ce style, inscrites dans ses choix originels, sa façon de concevoir l'espace architectural qui ont donné champ libre au gothique du nord. Si la solution technique choisie qui favorise les volumes intérieurs en les articulant par un nouveau système de voûtes répondait "aux problèmes posés par l'espace intérieur et son unité - la nef unique à Angers, la nef triple de l'église halle à Poitiers - il restait à trouver des effets visuels extérieurs. L'architecte de la cathédrale de Poitiers dans les années 1170 en allant au bout de la logique du style, élève la formidable muraille du chevet. La façade ouest reste le point faible de ce parti mural au moment où la façade parisienne exerce son attrait par ses possibilités iconographiques. Celles-ci en s'articulant à une structure où l'espace intérieur est hiérarchisé - petit bas-côté, haute nef... - met en évidence l'impasse du style de l'ouest. L'absence du souci de l'architecture externe parvient aux "limites de l'absurde au chevet si négligé de Saint-Serge d'Angers, sans rapport avec le grand raffinement intérieur de l'église". "Le choix ayant été fait de l'association entre une voûte nervée et une forte muralité, l'évolution ne s'est faite que dans un sens : explorer toutes les possibilités de ce type de voûtes". Depuis Coèffort au Mans à la chapelle de l'hôpital Saint-Jean et à Saint-Serge d'Angers, cette direction développe ses virtualités. Si pour les murs, le matériau local suffit, pour les supports intérieurs, on prend des grès très résistants et les appareilleurs trouvent pour les voûtes des astuces de structure des nervures ou des montages des voûtains variés et adaptés. Les sculpteurs scandent ces nouveaux volumes d'une multitude de motifs, peints ensuite de couleurs vives, qui soulignent les articulations - clefs de voûte, intersections... - d'un jeu de lignes toujours plus complexe.

En adoptant ce système d'organisation de l'espace intérieur, les maîtres angevins ont limité les possibilités d'expansion de leurs formules. Ceci contribua sûrement à l'attrait du gothique du nord sur les grands édifices. Pourtant, si aucune filiation n'a été démontrée avec "la superbe réussite, outre Manche, des voûtes à liernes sur le grand vaisseau de la cathédrale de Bristol dans les années 1300", on a là un exemple qui montre que "rien n'était fatal dans l'histoire du gothique de l'ouest".

Jean-Louis Boussard
1997

haut de page
Retourner sur le site

sommaire