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La
cathédrale : image de la Jérusalem céleste
"Voici la demeure de Dieu avec les hommes"
"Et je vis la Cité sainte, Jérusalem nouvelle, qui descendait du ciel, de chez Dieu; elle s'est faite belle, comme une jeune mariée parée pour son époux. J'entendis alors une voix clamer, du trône : voici la demeure de Dieu avec les hommes. Il aura sa demeure avec eux ; ils seront son peuple et lui, Dieu-avec-eux, sera leur Dieu."
Apocalypse, 21, 2-3
1. Deux textes de la bible à la base
de l'interprétation
C'est par ces mots que saint Jean décrit sa vision de la fin des temps, quand il n'y aura plus de ciel ni de terre. Déjà Ézéchiel avait décrit la Maison de Dieu parmi les hommes dans sa vision du temple : "Je ferai ma demeure au-dessus d'eux, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple. Et les nations sauront que je suis Yahvé qui sanctifie Israèl, lorsque mon sanctuaire sera parmi eux à jamais." (Ézéchiel 37, 27-28)
Ces deux textes bibliques (et d'autres) sont à la base de l'interprétation symbolique de l'édifice sacré chrétien, de l'église. Le passage de l'Apocalypse fait partie de la messe de dédicace, célébrée par l'évêque dans chaque nouvelle église. Cette liturgie est pleine d'allusions à la Jérusalem céleste.
Dès la construction des premières églises, cette pensée allégorique n'est pas resté une pensée symbolique et abstraite : elle a été concrétisée dans l'architecture, la sculpture et la peinture des églises.
Ce sont probablement les cathédrales gothiques qui permettent de visualiser le plus amplement et le plus systématiquement cette allégorie : la nouvelle Jérusalem sera à la fin des temps la maison de Dieu et des hommes, l'Église chrétienne en est la préfiguration.
Nous retrouvons ce symbolisme dans les images médiévales, dans les sculptures et l'orfèvrerie, les ivoires, les manuscrits et les vitraux. Prenons les images médiévales du paradis et comparons-les à celles de l'enfer. De bons exemples sont fournis par les tympans des XIIe et XIIIe siècles : Autun, Conques ou Bourges. Le Ciel est toujours organisé par l'architecture, l'enfer, au contraire, par le chaos. L'image de Conques est très belle : le Ciel est une basilique, une église.
Dans les vitraux de Bourges nous retrouvons d'autres exemples : dans le vitrail du Bon Samaritain, le paradis est représenté comme une architecture qu'on pourrait bien définir comme ecclésiastique. Origène, un des pères de l'Église, l'avait déjà écrit : le jardin d'Éden est l'allégorie de l'Église.
2. L'église : image de la Jérusalem céleste
Jérusalem est souvent une image du paradis, comme nous montre le même vitrail, où l'on remarque, derrière le voyageur qui quitte Jérusalem, la représentation architecturale de la ville. Selon les théologiens du Moyen-Age, le voyageur qui sort de Jérusalem, c'est l'homme qui a quitté le paradis. Jérusalem est une image du Paradis.
L'église elle-même est une image de Jérusalem comme nous le montre la scène de l'entrée à Jérusalem dans le vitrail de la Passion. L'architecture de Jérusalem ne correspond pas simplement à une architecture urbaine comme on le retrouve à tant d'endroits dans les vitraux, mais représente clairement une église : l'autel et la lampe de Dieu ne laissent aucun doute.
L'église est donc une image de la Jérusalem céleste, du Ciel et du Paradis. Mais l'église peut aussi être une image du temple de Salomon ou de l'Arche de Noé, deux préfigurations de la Jérusalem céleste.
Un autre exemple pour montrer que l'architecture de l'église est une image de l'architecture céleste est donné par les baldaquins qui couronnent les grandes statues de la façade occidentale de Bourges. Ces baldaquins signifient que ces personnages se trouvent au ciel. Si l'on regarde leur architecture, on voit qu'elle est presque identique à celle du grand portail de la façade. Ainsi, la signification des baldaquins peut être la même que celle de la cathédrale entière : une image de la Jérusalem céleste.
Très tôt, comme images de la Cité de Dieu, les églises sont "peuplées" des habitants de la ville céleste : le Christ, les anges, les apôtres, les saints. Dans les églises romanes, la composition absidiale en est le centre : là trône le Christ en majesté, entouré des quatre êtres qui symbolisent les évangélistes.
Dans la cathédrale gothique, l'espace mural a été remplacé par le vitrail. Dans les églises romanes, les programmes iconographiques étaient peints ou sculptés. Ces peintures ou sculptures n'avaient pas de signification autre qu'à travers l'iconographie, dont elles portaient le message. Cela change complètement dans l'édifice gothique où, nous le verrons, le vitrail a en soi une signification symbolique prépondérante.
Les cathédrales gothiques ont reçu de larges programmes iconographiques à caractère cosmique. Leurs créateurs ont voulu donner une image complète de l'univers dans son ordre divin. Ainsi, la cathédrale de Bourges raconte l'origine, l'histoire et le destin du monde. C'est-à-dire l'histoire des élus de Dieu : les juifs de l'Ancien Testament, les chrétiens de la Bible et des vies de saints, ainsi que le retour du Christ à la fin des temps.
Revenons maintenant à
la description de la Jérusalem céleste dans le livre de l'Apocalypse
(21, 10-11 et 18) :
"Il me transporta donc en esprit sur une montagne de grande hauteur
et me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel,
de chez Dieu, avec en elle la gloire de Dieu. Elle resplendit autant qu'une
pierre des plus précieuses, comme du jaspe cristallin. (...) Ses remparts
sont construits en jaspe et la ville est de l'or peint comme du verre bien pur."
Si nous essayons d'imaginer quel était le sentiment d'admiration et de mystère que l'homme du XIIe siècle a dû avoir en entrant dans une grande église, couverte de sculptures à l'extérieur et brillant de verrières lumineuses à l'intérieur, il semble évident que l'architecte médiéval a essayé de rendre à l'édifice gothique la splendeur de la Cité céleste : d'or pur.
Cet essai n'était pas nouveau. Dans un texte du XIIe siècle, relatif à l'abbaye de la Trinité à Fécamp, une église romane, on trouve les mêmes termes : elle fut appelée comme resplendissante d'or et d'argent, comparable à la Jérusalem céleste.
3. La géométrie et la lumière
L'allégorie de la Jérusalem céleste n'était pas limitée à une idée symbolique et son expression figurative dans les arts. Dans sa construction, la cathédrale gothique reflète, dans toute sa conception, la Cité de Dieu. Parce que toute la cathédrale est conçue selon un système géométrique considéré comme ayant part à l'ordre divin.
On sait en effet que les cathédrales ont été construites à partir de schémas géométriques. Les textes contemporains qui parlent de la construction mentionnent la géométrie comme fondement de l'architecture. À partir de quelques proportions simples, on déduisait toutes les autres proportions. Au centre de la nef de la cathédrale de Laon, se trouve toujours une grande pierre noire, divisée en quatre rectangles inégaux, qui répondent à de belles proportions, c'est-à-dire des proportions de chiffres ronds.
Dans son ouvrage De Musica, saint Augustin - qui était l'auteur le plus influent jusqu'au XIIIe siècle - a écrit sur la musique comme science. Il appelle la musique "la science de bonne modulation". La musique est une science parce qu'elle est fondée sur des principes mathématiques. Et avec "bonne modulation", il indique le bon changement de ton, conformément aux règles de l'harmonie. Les belles proportions de la musique font entendre les proportions qui ordonnent le cosmos. Cette idée n'était pas de saint Augustin mais originaire du philosophe grec Pythagore, qui avait présumé qu'une valeur absolue des relations mathématiques était à la base de l'ordre cosmique. Ses théories furent jointes à un verset du livre de la Sagesse (11, 20b) : "Mais tu as tout réglé avec nombre, poids et mesure".
Selon saint Augustin, l'architecture répondait également aux lois mathématiques. Ainsi peut-elle refléter l'ordre divin : "Architecture et musique sont des surs, filles des nombres". Saint Augustin veut dire que les nombres sont des conditions pour l'expression parfaite, en musique comme en architecture. Les nombres en musique et en architecture sont les mêmes qui ont servi à Dieu pour la création du monde. Or, par la géométrie fondée sur les nombres, l'architecture peut amener l'esprit du monde terrestre et visible au monde divin et invisible. Autrement dit, les harmonies visibles et audibles font partie de l'ultime harmonie, l'harmonie divine. Comme l'icône renvoie à la sainteté du sujet qu'elle représente, la proportion harmonieuse dans l'architecture fait partie des proportions cosmiques. La géométrie fut donc le moyen par lequel la cathédrale prenait part à l'ordre divin. Mais il y a plus.
Les théologiens du XIIe siècle, et notamment ceux de l'école cathédrale de Chartres, étaient fascinés par la pensée de Platon ou, plus exactement, par la pensée platonicienne qui était connue par quelques pages mal traduites de Platon et les écrits de philosophes néoplatoniciens comme Plotin et Denys l'Aréopagite.
Une des idées conductrices des pensées néoplatoniciennes fut que la lumière est un symbole de l'Absolu, que les chrétiens substituaient par Dieu. Selon Plotin, la multiplicité des choses terrestres est trompeuse car elles sont toutes comme des rayons de l'Absolu. On reconnaît ici la pensée platonicienne selon laquelle les choses visibles ne sont que des reflets des idées qui existent ailleurs.
Christianisées par Denys l'Aréopagite, ces idées furent très répandues, déjà durant le haut Moyen-Age, et on a souvent expliqué l'utilisation fréquente de l'or et des pierres précieuses par cette pensée théologique. D'ailleurs, elle était solidement soutenue par la description de la Jérusalem Nouvelle dans l'Apocalypse.
Les vitraux sont une nouvelle étape dans la même filiation symbolique. Le verre brillant des vitraux est une image de la Lumière divine, image qui a pour fonction d'élever l'esprit humain jusqu'à la divinité. Le Christ lui-même a donné toute raison pour développer un tel symbolisme : "Le Verbe était la Lumière véritable qui éclaire tout homme". (Jean 1, 9) et : "Je suis la Lumière du monde ; qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres mais aura la Lumière de la vie". (Jean 8, 12)
Ici, on touche à
un aspect de la pensée médiévale qu'on ne peut guère
surestimer : le monde terrestre est un reflet du monde céleste ; parce
qu'il n'y a pas de plénitude sans accomplissement dans l'au-delà,
toute affaire terrestre trouve sa signification dans le monde céleste.
Le monde terrestre est donc un reflet imparfait du Ciel.
La condition sur terre n'est qu'un reflet de celle du Ciel. Cette pensée
profondément allégorique a uniquement un sens dans la perspective
d'une conception du monde qui est, pour le Moyen-Age chrétien, le projet
rédempteur, le projet que Dieu a pour le monde. L'étape finale
de ce projet sera l'unification des deux mondes : quand la Jérusalem
céleste descendra sur terre.
Jeroen
Westerman
1995
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