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Le couronnement de la Vierge dans l'art gothique

Détail d'un triptyque
de Piero della Francesca XVè
Italie
Église
de Quenington (Gloucestershire), cathédrale de Wells, Sainte-Marie du
Transtévère (Rome), cathédrale de Lausanne, Senlis, Chartres,
Reims, Bourges, Sens, Rouen, Auxerre, Paris, Noyon, Meaux, Laon, Longpont, Saint-Yved
de Braine, La Charité-sur-Loire...
Le point commun de tous ces lieux ? Ils présentent un couronnement de
la Vierge.
Ce thème iconographique apparaît en même temps que se forme l'architecture gothique. Un rapide aperçu historique nous permettra de saisir les enjeux de ce thème. Quelques éléments iconographiques permettront de mettre en valeur la théologie qui s'y exprime.
1. Brève histoire de la dévotion et de la théologie du couronnement de la Vierge
Le couronnement de la Vierge est intimement lié à son Assomption. Pour ce qui est du couronnement de Marie, l'encyclique de Pie XII Ad caeli reginam du 11 octobre 1954 apporte un dossier patristique intéressant. Bien que notre préoccupation soit le couronnement dans l'iconographie, il semble important de développer son fondement "dogmatique", l'Assomption. Je choisis de me limiter à quelques auteurs (1).
- Saint Modeste de Jérusalem ( 634) : discours sur la Dormition, premier monument de la théologie grecque où soit affirmée explicitement la doctrine de l'assomption corporelle de Marie.
- Saint
Germain de Constantinople (634-733) : il enseigne aussi catégoriquement
que possible l'assomption de la Vierge en corps et en âme : "Ton
corps virginal est entièrement saint, chaste et demeure de Dieu ; de
sorte que, de ce fait, il est ensuite exempt de tomber en poussière...
participant à la vie parfaite".
Enjeu théologique : le lien entre la virginité
de Marie (consécration complète à Dieu) et son assomption
est fondamental. De plus, Marie est la première de l'humanité
sauvée à vivre de la vie divine. Elle bénéficie
déjà de la promesse qui concerne tout homme. Dieu veut que tout
homme soit sauvé
- Saint
Jean Damascène (675-749) écrit vers 740 : "Il fallait
que celle qui avait conservé sans tache sa virginité dans l'enfantement,
conservât son corps sans corruption même après la mort. Il
fallait que l'épouse que le Père s'était unie habitât
le séjour du ciel. Il fallait que celle qui avait vu son Fils sur la
Croix le contemplât encore siégeant avec son Père. Il fallait
que la Mère de Dieu possédât tout ce qui appartient à
son Fils et qu'elle fût honorée par toute créature comme
la Mère de Dieu et sa servante".
Enjeu théologique : il faut noter que tout le texte
nous tourne vers le Christ et le mystère de Dieu. Il ne s'agit
pas d'un récit imaginaire mais de conclusions tirées presque "logiquement"
du récit des évangiles. Marie n'est rien sans Jésus
2. Rappel chronologique
- IIe-IIIe
: symbole des apôtres : né de la Vierge Marie.
- 431 : Concile d'Ephèse : Marie est proclamée
Mère de Dieu - Théotokos.
- 649 : Concile de Latran : virginité perpétuelle
de Marie (conception, naissance et après la naissance de Jésus).
- 8 décembre 1854 : définition dogmatique
de l'immaculée conception.
- 1er novembre 1950 : définition dogmatique
de l'assomption.
Les XIIe et XIIIe siècles sont particulièrement féconds.
En Occident, les premiers exposés de la même doctrine sont les
sermons d'Abélard ( 1142) et d'Amédée de Lausanne
( 1159). Radbert, dont l'opinion fut transmise sous le pseudonyme de saint
Jérôme, invitait à la prudence : "Ne considérons
pas ce qui est douteux comme certain".
Emile Mâle écrit : "Le miracle pour célébrer la Vierge au XIIe siècle fut celui de Théophile. Mais un miracle pour honorer la Vierge, ce n'était pas assez. Dans la deuxième moitié du XIIe, c'est la mort, la résurrection et l'assomption de la Vierge qui vont commencer à emplir les portails" (2). Au XIIIe, Marie qui se montrait rarement dans les vieilles églises romanes est maintenant partout. C'est l'époque où apparaît l'Angélus. L'Office de la Vierge est récité tous les jours. De nombreuses cathédrales s'élèvent sous son vocable. Les ordres nouveaux, Franciscains, Dominicains, vrais chevaliers de la Vierge, répandent son culte dans le peuple. Pour passer du texte à l'image (3) et mieux saisir le sentiment religieux de l'époque, il faudrait lire les Sermons de saint Bernard, De laudibus beatae Mariae attribué à Albert le Grand, Speculum Beatae Mariae attribué à saint Bonaventure. Dans tous les livres de cette époque composés à la gloire de la Vierge, l'idée qui revient le plus souvent est que Marie est reine.
Jacques de Voragine dans
la Légende Dorée reprend le récit
de Méliton (IVe) qui se disait disciple de saint Jean. Je n'en reprends
ici que les étapes principales :
1 - Annonciation funèbre : un ange apporte à Marie une palme du
paradis et lui annonce sa mort.
2 - Les apôtres, dispersés aux quatre coins du monde sont miraculeusement
rassemblés par une nuée autour du tombeau de la Vierge.
3 - Le Christ, avec les anges, vient chercher sa mère. Son âme
s'envole.
4 - Le chef des prêtres juifs tente de s'emparer du corps de Marie, ses
mains se détachent de lui et restent collées. Il confesse alors
croire en Jésus, né de la Vierge, et il est guéri de sa
mutilation.
5 - Le Christ vient chercher le corps de Marie trois jours plus tard.
6 - Thomas, arrivé en retard, n'aura que la ceinture de la Vierge pour
preuve.
3. Marie dans la scupture monumentale des XIIe XIIIe
La Vierge du XIIe et du commencement du XIIIe est une reine. Au portail occidental de Chartres, à la porte Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris, elle apparaît assise sur son trône avec une solennité royale (type byzantin de la nikopoia). Elle a la couronne sur le front, le sceptre fleuri à la main et elle soutient l'enfant qui repose sur ses genoux. Il en est de même pour les vitraux de Chartres ("belle verrière") et Laon (rose orientale) : Marie, trône de Salomon. Jésus enfant repose sur elle comme sur un trône. Marie est une reine qui porte le roi du monde.
Il semblerait que Suger soit à l'origine du développement iconographique du couronnement de la Vierge. On lui doit la mise au point de la formule iconographique de l'Arbre de Jessé. À Rome, le pape Innocent II, ami et hôte de Suger en 1131, entreprend en 1140 l'abside de Sainte-Marie du Trastévère. En 1153, deux ans après la mort de Suger, son ami l'évêque Thibaut définit le programme du portail de la cathédrale de Senlis. Les affinités de Senlis et de Saint-Denis sont nombreuses : statues colonnes, Arbre de Jessé,
Dans l'ordre de succession historique des théophanies (manifestations de Dieu aux hommes), le Couronnement de la Vierge vient immédiatement après le jugement dernier qu'il complète, qu'il consomme. Sur les façades de Laon (1195-1205), Paris (après 1208), Amiens (après 1220), les portails du jugement dernier et du couronnement forment un diptyque monumental aux volets complémentaires.
L'enjeu théologique du lien entre jugement dernier et couronnement de la Vierge est évident : le jugement dernier annonce la fin des temps dans l'aspect du "tenez-vous prêts car vous ne connaissez ni le jour ni l'heure". Il est aussi un rappel du désir de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés. Le couronnement de la Vierge a plutôt une perspective eschatologique (concernant la fin des temps) : Marie est la figure (le symbole) de l'humanité rachetée participant à la vie de Dieu. Cette femme purement humaine est la première à accomplir le projet de Dieu pour l'homme : la divinisation.
4. Représentations
Le modèle fondamental est celui de Senlis qui a été reproduit presque immédiatement à Chartres, Laon...
Archivolte : dans les trois voussures inférieures se ramifient les spires végétales de l'Arbre de Jessé enveloppant les rois de Juda, à partir de Jessé, David et Salomon, les ancêtres de la Vierge...
Tympan : le Christ couronné bénit la Vierge qui porte déjà sa couronne. Ils sont assis sur le même trône (le synthrotos). Des anges apparaissent dans les arcades latérales et dans les ouvertures circulaires placées dans l'encadrement. La Vierge tient dans sa main gauche le Livre qui, selon une tradition remontant au Pasteur d'Hermas (IIe s.) est l'attribut de l'Église, et dans sa main droite un sceptre.
Linteau : il est divisé en deux. À gauche : mise au tombeau de la Vierge par les apôtres, son âme s'envole. À droite : réveil de la Vierge, les yeux déjà ouverts, les anges lui apportent une couronne.
Piédroits
: à gauche, à partir de l'intérieur : Abraham et
Isaac, Moïse, Samuel (?), Aaron (grand prêtre), Jean-Baptiste. À
droite, à partir de l'extérieur : David, Isaïe, Jérémie,
Siméon.
De plus, les quatre statues de gauche constituent une sorte d'allée sacramentelle
conduisant du baptême à l'immolation du Christ et à l'eucharistie.
Les quatre statues de droite constituent une suite prophétique annonçant
l'incarnation. On remarque aussi les travaux des jours et un zodiaque.
À Paris, on retrouve de nombreux points communs, y compris le zodiaque. À Saint-Nicolas d'Amiens, Laon, Chartres et Reims, on retrouve à peu près le même groupe de statues. L'Arbre de Jessé est aussi représenté dans les archivoltes à Laon comme à Saint-Yved de Braine qui s'en inspire directement. Dans la deuxième décennie du XIIIe, le tympan du portail occidental de Saint-Étienne de Beauvais se situe dans la même ligne. Cette porte fut ajoutée avec deux travées ouest de la nef après l'incendie de 1180. Le Christ est proche de celui de Braine, la Vierge de celle de Laon. Autour est représenté un Arbre de Jessé (le linteau est postérieur).
Conséquences théologiques : certes, l'action principale, le couronnement de la Vierge, se déroule dans le ciel au tympan. On est donc hors du temps. Cependant, immédiatement autour est représenté l'Arbre de Jessé : généalogie du Christ que Matthieu et Luc retranscrivent pour souligner l'humanité du Dieu fait homme en Marie (un spécialiste vous parlera des ancêtres de la Vierge ???). On peut difficilement être plus dans le temps ! Mais ce temps ne concerne pas seulement la vie de Jésus et Marie : les prophètes et les figures du Christ dans l'Ancien Testament font partie de la scène. Alors notre humanité trouve sa place et se situe aussi dans cette temporalité : les travaux des jours et le zodiaque. C'est bien toute l'humanité qui voit en Marie anticiper le dessein de Dieu sur l'homme.
5. Evolution dans le temps, rapide typologie
Senlis
(1170), Laon, Chartres :
La Vierge est assise à la droite de son Fils, les anges portent un encensoir
(thuriféraires) ou un flambeau (céroféraires). Elle a déjà
la couronne sur la tête, le Fils lève la main pour la bénir.
Le couronnement a eu lieu, Marie est en situation de souveraine (à Chartres,
elle s'incline devant le Sauveur).
Notre-Dame
de Paris (1220), Longpont, Amiens :
Un ange sort du ciel pour placer la couronne sur la tête de Marie. La
Vierge est assise aux côtés de son Fils, tourne vers lui son visage
et le contemple en joignant les mains tandis que l'ange place la couronne sur
le front.
Jésus la bénit et lui présente le sceptre qui s'épanouit
en fleur : ce sceptre est le symbole de sa puissance et il veut que désormais
sa mère la partage avec lui. Le geste de la Vierge exprime à la
fois reconnaissance et modestie.
Sens
(vers 1250), Auxerre, Reims :
C'est Jésus Christ qui couronne la Vierge.
La formule de Reims, le couronnement sous gâble, fut reprise dans les
deux dernières décennies du XIIIe siècle, au sommet du
croisillon de la cathédrale de Rouen et à l'entrée de la
tour occidentale de la cathédrale de Fribourg en Brisgau.
Que dire en quelques pages d'une recherche théologique de plusieurs siècles
? Ce qui me semble décisif est l'apport de l'iconographie
qui permet de saisir dans un sain rapport à la temporalité l'assomption
de la Vierge. Marie, femme de Nazareth, est figure du monde qui est représenté
par les travaux des jours. Marie (qui tient un livre), au pied de la Croix,
est figure de l'Église qui est représentée par tous les
prophètes qui ont annoncé le Christ. Marie, couronnée dans
le ciel, est figure du Royaume par anticipation, espérance de divinisation
pour tous les hommes. Alors peuvent s'articuler Monde, Église, Royaume.
Dans le monde, l'Église n'est pas le but de la vie
chrétienne. Le but, c'est le Royaume : communauté fraternelle
parfaite et universelle des hommes unis dans l'amour du Père par Jésus-Christ
et l'Esprit-Saint (Cf. Jn 1, 1-4 ; Jn 6, 37-40 ; Jn 17 ; Ep 1, 3-14).
L'Église est signe du royaume pour le monde.
Benoît
Sévenier
Novembre 1995
NOTES :
1. Dom R.J. Hesbert, Dom E. Bertaud, L'assomption de Notre-Dame, textes choisis,
t. 1, Des origines au XVIe, Paris, Plon, 1952.
2. Emile Mâle, L'art religieux du XIIe en France, p. 434.
3. Cf le thème d'année à CASA il y a quelques temps.