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L'évêque et la cathédrale
Histoire de la cathédrale


Un évêque et deux moines
Miniature du XIè abbaye de Cava dei Tirreni, environs de Naples

L'origine du mot " cathédrale "

L'évêque et la cathédrale: les deux termes sont étroitement liés par l'étymologie, cathédrale dérivant de cathedra qui désigne le siège à dossier sur lequel s'assoit l'évêque dans son église, et qui symbolise à la fois son autorité et sa présence dans le lieu. Apparu à l'époque carolingienne, le terme cathédrale s'impose définitivement au détriment des autres expressions, telles que mater ecclesia ou ecclesia major, voire ecclesia simplement, au cours du Xlllème siècle, au moment où s'élèvent de terre dans les villes de France ces immenses vaisseaux de pierres gothiques, devenus depuis lors l'archétype de l'église épiscopale.

Cela entraîne d'ailleurs quelques abus de langage, comme par exemple l'habitude de donner à la collégiale de St Quentin, le nom de cathédrale, car, ce n'est pas la taille qui fait la cathédrale. Au niveau l'architecture, rien ne permet de distinguer la cathédrale d'une autre église. Confusion renforcée par le fait que la suppression d'un diocèse n'entraîne pas la disparition du titre de l'église. Ainsi, la cathédrale de St Omer n'est plus qu'une église paroissiale depuis 1790; et ce n'est qu'en 1553 que cette abbatiale XIIIième ? XIVème siècles accueillit le siège d'un diocèse, après que Charles Quint ait rasé Thérouanne. fait, sur le plan architectural, rien ne distingue en théorie la cathédrale d'une autre église.

Encore de nos jours souvent absent de sa cathédrale, l'évêque n'a jamais été aussi présent dans son église qu'aujourd'hui, car par le passé son absence était la norme. Cette situation eut de nombreuses conséquences dans l'organisation et l'utilisation du lieu de vie et de culte qu'est la cathédrale.

L'office d'évêque, epicopos, dans l'Eglise est très ancien puisque le Nouveau Testament en fait mention sans clairement toutefois en préciser le rôle (Philippiens I,1; Actes XX, 28; ler Timothée III, 2; Tite l,7). Sa fonction parmi le collège des clercs se précise avec les Pères du llème siècle, qui comme Ignace d'Antioche voient en l'évêque à la fois le premier pasteur, le représentant de l'Eglise face à l'extérieur symbole de l'unité du peuple chrétien. Cyprien de Carthage résume cela en déclarant: " L'évêque est dans l'Eglise, et l'Eglise est dans l'évêque ". Cette double fonction de guide et de représentant les pousse à insister sur le devoir d'obéissance envers l'évêque, et permet de mieux comprendre aussi toute la symbolique qui se développe autour de son église, lieu de réunion et d'union du peuple chrétien rassemblé.

Si la fonction liturgique et pastorale de l'évêque a peu évolué jusqu'à nos jours, son rôle dans la société a été plus mouvementé. La victoire du christianisme fit de l'évêque une personnalité publique. C'est aussi à cette époque qu'apparaissent le premières églises épiscopales, et que commence donc la relation entre l'évêque et la cathédrale. Cette relation a varié selon les périodes et s'est transformée en fonction de l'évolution de la société et du peuple chrétien. Car l'évêque n'est pas seul dans sa cathédrale; c'est pourquoi il semble utile d'envisager l'action de l'évêque dans sa cathédrale en fonction des acteurs en présence.

Un groupe de bâtiments

C'est à la suite de l'édit de Milan (313) qu'apparurent les premiers bâtiments cultuels publics chrétiens. Le concile de Nicée (325) institua la règle de l'évêché urbain installé dans la cité. Ce n'est qu'à partir de ce moment que l'on peut parler de cathédrale. Ce n'était pas alors une église unique, mais un groupe bâtiments, composé de deux églises et d'un baptistère. Vers 403, Paulin de Nole décrit ainsi le groupe cathédrale élevé par son ami Sulpice Sévère: " Le temple a deux toits, de même qu'il y a deux Testaments dans l'Eglise, mais l'Ancien Testament s'unit au Nouveau dans la grâce du Christ et c'est pour cela que la fontaine a été placée au milieu. " L'existence des deux églises semble s'expliquer par la division de la communauté entre fidèles et catéchumènes, la position de la piscine baptismale au centre prenant alors son sens.

Dans des cités désertées par des familles sénatoriales préférant résider dans leurs domaines ruraux, les évêques étaient la seule autorité publique significative, et l'érection du groupe cathédrale en fit souvent les principaux bâtisseurs de la ville. Peu à peu, l'évêque accrut son pouvoir temporel sur la cité. Déjà reconnu par Constantin arbitre en cas de conflit, il détint bientôt un véritable pouvoir juridique. Prenant soin des murs de l'enceinte, des bâtiments publics, il joua aussi un rôle " évergétique ".

Grégoire de Tours se fit ainsi un devoir de reconstruire sa cathédrale après un incendie, de restaurer le baptistère et de fonder plusieurs églises. Les nobles laïcs s'intéressaient peu à la cathédrale, préférant concentrer leurs dons dans la fonction et l'enrichissement d'abbayes. De ces cathédrales primitives, il ne reste que peu de traces, car elles ont toutes laissé place à des édifices plus récents, et seule l'archéologie permet actuellement de les connaître.

Ces édifices plus récents sont nés pour la plupart aux XIIème - Xlllème siècles, vague majeure de construction de cathédrales. Pour pallier la vétusté des locaux, ou pour réparer après un incendie, voire simplement par goût d'imitation et de modernité, comme à Paris où le projet de Notre?Dame est mis en oeuvre vingt ans après un important embellissement, on commença à ériger ces églises géantes que sont le cathédrales gothiques du bassin parisien.

Désormais, il n'y eut plus qu'une seule église, l'habitude des cathédrales doubles ayant disparu avec les progrès de la christianisation des populations. Peu à peu, une des deux églises concentra les honneurs et le embellissements, devenant plus grande que l'autre après chaque réaménagement. A Paris, à la suite de invasions normandes, on ne prit même plus soin de relever St Etienne à côté de Notre?Dame. Cependant, cette tradition perdura dans certains lieux : à Lyon par exemple, jusqu'à la fin de l'Ancien Régime, une petit église resta adossée à la cathédrale St Jean. Dans le Midi, on conserva l'usage d'églises doubles, l'une étant réservée aux chanoines l'autre aux paroissiens.


L'œuvre de clercs et de maçons

L'origine des projets gigantesques de l'art gothique reste difficile à cerner. Orgueil d'une société prospère, dont les richesses se concentraient dans les villes ? Certainement. Mais, contrairement à ce qu pensaient les historiens du XIXème siècle, la cathédrale n'était pas l'œuvre de la ville. Michelet avait voulu voir dans la construction des cathédrales médiévales l'expression d'une ferveur populaire où les ecclésiastiques étaient presque absents. Mais, cette thèse ne résiste pas à la lumière des documents, et la construction des cathédrales apparaît avant tout comme l'œuvre de clercs, de maçons et d'artisans salariés. Le financement des vitraux de la cathédrale de Chartres par les Métiers de la ville reste à cet égard un exception. A Reims, les dons des fidèles affluèrent vers St Nizaire et non vers la cathédrale.

L'évêque était toujours à l'origine de la nouvelle construction. Il s'agissait d'un obligation canonique mais n'oublions pas que la reconstruction d'une cathédrale représentait une entreprise importante, nécessitant un personnage hors pair capable de lutter pour imposer son projet. Car le poids de l'investissement financier nécessaire à l'œuvre suscitait réticences et oppositions. Si, comme Maurice de Sully à Paris ou Gautier de Mortagne à Laon, plusieurs évêques contribuèrent largement sur leurs propres fonds c'était en partie pour éviter les critiques. Mais, malgré cela, procéder à une réorganisation de la mense1 épiscopale s'avéra toujours nécessaire. De telles démarches pouvaient entraîner des luttes parfois violentes entre l'évêque et le chapitre canonial qui avait un droit de regard sur la gestion des biens épiscopaux. Ainsi à Lisieux, I'évêque Arnoul (1142 ?1182) fut obligé de se retirer au monastère St Victor de Paris après un procès intenté par les chanoines qui l'accusaient de dilapider les biens du diocèse. Dans un écrit de défense, Arnoul affirme pourtant avoir accru de 12000 livres les revenus de la mense du chapitre, et que, s'il avait bien affecté 1000 livres pour les nouvelles constructions, celles-ci étaient aussi réalisées grâce à ses biens propres.

Si la réalisation d'une nouvelle cathédrale se révéla source de conflit entre évêque et chanoines, tous n'eurent pas la violence de celui de Lisieux. Dans certains cas, on assista même à une participation active des chanoines comme à Chartres, celle-ci était en définitive indispensable, car si l'évêque était l'auteur du projet de reconstruction, le bon déroulement des travaux était souvent l'œuvre du chapitre canonial. Gestionnaire de l'Oeuvre cathédrale, le chapitre vit son pouvoir s'accroître à partir du XlIIème siècle, au point de devenir le véritable maître de la cathédrale.

Les chanoines et l'évêque

L'institution canoniale est aussi ancienne que l'épiscopat, et si l'expression canonicus n'apparaît dans les textes que vers 535, c'est simplement parce que le développement du clergé rural obligea à désigner d'un terme spécifique les religieux gravitant autour de l'évêque et l'aidant dans ses fonctions sacerdotales. Les chanoines ont, semble-t-il, très tôt partagé la vie de l'évêque, comme en témoignent les exemples de Saint Augustin d'Hippone et d'Isidore de Séville. Mais il faut attendre la période carolingienne pour voir triompher le principe d'une vie en commun pour l'ensemble de ces clercs. En 816, le concile d'Aix-La-Chapelle diffusa une règle de vie pour les chanoines avec obligation de la clôture. Cette décision législative répondait à une attente de l'épiscopat de l'époque, comme l'atteste le développement dans les diocèses de la règle instituée pour ses chanoines par l'archevêque de Metz, Chrodegang, au milieu du VIIIème siècle. Il s'agissait avant tout de parfaire la pratique du chant romain par ces clercs dont la fonction principale est liturgique.

L'institutio canonicorum, bien que plus souple que la règle bénédictine, s'imposa mal dans les chapitres. Sa souplesse même (par exemple la possibilité pour les malades, les clercs enseignant, etc, de ne pas vivre dans le cloître) renforçait les dérogations et dévalorisait son contenu aux yeux de chanoines craignant de passer pour des moines de second ordre. Cependant, au fil des IXème et Xème siècles, I'institution structura, même si les maisons individuelles étaient préférées au cloître. Obligés de fournir un revenu à leurs chanoines, les évêques tendaient de plus en plus à leur donner une mense propre qu'ils géraient en toute indépendance. Celle-ci était à son tour partagée en prébendes selon le nombre de chanoines. Poussés par Réforme grégorienne, les évêques tentèrent de réintroduire une vie communautaire au sein des chapitres.

L'évêque Manfred augmenta ainsi les revenus de celui de Béziers et construisit deux blocs de maisons au nord et à l'est de sa cathédrale. Des cloîtres furent aussi érigés à Auch et Carpentras. Malgré l'ardeur apostolique de ses auteurs, ce principe ne réussit pas à s'imposer. Dès le milieu du Xllème siècle, à quelques exceptions près comme le chapitre d'Uzès, la plupart des chanoines avaient regagné les maisons I'enclos canonial.

Le rôle du chapitre

Disposant de ses propres revenus, le chapitre gagna en autonomie et en importance. Il devint un acteur de la cathédrale avec lequel l'évêque eut de plus en plus affaire dans la réalisation de ses projets architecturaux, d'autant plus que l'évolution économique ne lui permit plus d'agir seul. Ainsi, à Beauvais en 1225, Milan de Nanteuil signa avec son chapitre une charte répartissant le financement de la construction de la nouvelle cathédrale. A Toulouse et à Narbonne, le chapitre devint le principal entrepreneur du chantier, même si l'évêque restait à l'origine du projet. L'édification de la cathédrale de Narbonne a laissé de nombreux documents permettant d'avoir une idée du montage financier et du contrôle des travaux : en 1267, l'archevêque Maurin et le chapitre s'accordaient sur leurs contributions respectives à "l'œuvre nouvellement commencée", le prélat s'engageait à verser 5000 sous par an, tandis que les chanoines donneraient 50 livres, le revenu des annates2 étant consacré à l'Oeuvre.

La gestion des travaux était partagée avec les chanoines : au sommet deux "chanoines-ouvriers" contrôlaient les finances de la fabrique. Ils étaient élus pour un an par l'archevêque et le chapitre. Si la contribution de l'évêque était importante au commencement, comme le prescrivait le droit canon ? il devait manifester son aval à la construction d'un nouvel édifice religieux par un don ? elle se réduisit drastiquement par la suite. Les successeurs de Maurin ne donnèrent plus que pour la construction de parties bien définies de l'édifice : ainsi Pierre de Montbrun bâtit la chapelle St Pierre pour y établir sa sépulture. Ils manifestèrent même un certain désintérêt pour I'achèvement de la réalisation, comme en témoigne leur passivité face au procès qui opposa au XlVème siècle le chapitre et les consuls de la ville, quand la poursuite de la construction menaça la muraille de la cité.

Le cas de la réalisation du chœur gothique de St Etienne de Toulouse illustre le même rapport entre, évêque et chapitre dans la construction de la cathédrale. Mais, il permet aussi de comprendre qu'il est délicat de savoir quelle était la part réelle de l'évêque dans l'entreprise. Une tradition reprenant la Galliia Christiana, recueil du XVème siècle, attribuait à l'évêque Bertrand de L'lsle?Jourdain l'érection du chœur partir de 1272. Or, les sources du XIIIème siècle ne décrivent à aucun moment Bertrand comme un grand bâtisseur. D'ailleurs dans son testament de 1279, il ne léguait que 500 livres pour l'Oeuvre de la cathédrale auxquelles s'ajoutaient 100 livres pour l'ornementation, alors que sa fortune personnelle est estimée à 120 000 livres. Sept ans plus tard, il augmenta sa dotation, offrant 1000 livres pour la chapelle des St Simon et St Jude. Et de fait, cette chapelle, qui se situe dans l'axe de l'église, est ornée à la croisée d'ogives d'une figure d'évêque, probablement Bertrand lui-même. Ainsi, à la lumière des sources contemporaines, il faut réviser à la baisse l'action de cet évêque, car si le projet de St Etienne a été arrêté vers 1270 et ne fut que peu modifié par la suite, la construction du chœur s'étira jusqu'en 1370.

La vie liturgique des chanoines, clergé spécifique de la cathédrale, est rythmée par les heures canoniales: matines, laudes, messe, vêpres, complies, auxquelles s'ajoutent prime, sexte et none, dimanche. C'est pour protéger leur prière qu'une clôture et un jubé furent dressés autour du chœur d'une église toujours animée. L'évêque, lui, était rarement présent, comme en témoigne les libri ordinarii -livres des coutumes liturgiques de l'église ? qui prévoient souvent même pour les grandes cérémonies l'hypothèse de l'absence de l'évêque. Au XIVème siècle encore, la possibilité offerte par Pie V aux diocèses ayant une liturgie ancienne de plus de deux cents ans d'adopter la liturgie romaine était suspendue au consentement du chapitre.

Les vicissitudes du mode de choix de l'évêque avaient d'ailleurs totalement dépossédé celui-ci de sa cathédrale à partir du XIVème siècle. Si les chanoines perdirent au XVème siècle le droit d'élection épiscopale, la perte de ce privilège au profit du roi de France renforça l'absentéisme des nouveaux prélats qui, serviteurs du souverain, recevaient leur siège comme une récompense. Accaparés par leurs obligations auprès du roi, ils séjournaient peu dans leur diocèse, d'autant plus que souvent ils cumulaient les bénéfices. Ainsi, au XVème siècle, le fameux Pierre Cauchon, juge de Jeanne d'Arc, ne se rendit jamais dans évêchés de Beauvais et de Lisieux.

Si la Réformation catholique voit l'apparition d'une générations d'évêques compétents et consciencieux, elle ne modifia en rien l'équilibre au sein de la cathédrale, qui resta avant tout l'église des chanoines jusqu'à la fin de l'Ancien?Régime.


La révolution française

Institution communautaire et religieuse, le chapitre cathédrale fut balayé par la Révolution françaises. Privées de revenu à la suite de la nationalisation des biens du clergé le 2 novembre 1789, les communautés canoniales connurent les affres de la division entre constitutionnels et réfractaires et subirent les violences des vagues anticléricales, qui marquèrent la France à partir de 1792. Si la chute de Robespierre mit fin à l'engrenage d'une Révolution prise dans un vertige de pureté, l'Eglise catholique, trop liée au parti monarchiste, ne retrouva la paix et la sérénité que sous le consulat. Divisée, ébranlée mais respirant d'un nouveau souffle, elle trouvait là un cadre nouveau, apte à la reconquête des âmes.

Le concordat, signé le 11 juillet 1801, entérina définitivement l'adoption du découpage département pour les diocèses réduisant ainsi leur nombre à soixante pour la France actuelle. Pour éviter une querelle entre constitutionnels et réfractaires, tous les évêques furent appelés auparavant à démissionner, et les nouvelles nominations furent l'occasion d'un profond renouvellement du corps épiscopal. Devant prêter serment de fidélité "entre les mains du premier consul", les évêques devinrent comme les curés de paroisse des fonctionnaires. Le concordat rétablit aussi les chapitres canoniaux; mais privés de revenus, sans pouvoir auprès d'un évêque nommé par l'Etat, les chanoines n'eurent plus désormais de poids dans la gestion de la cathédrale. L'évêque n'en fut pas libre pour autant, car l'Etat était devenu propriétaire des édifices cathédrales dont le prélat n'avait que l'usufruit cultuel, et leur gestion incomba désormais au Service des bâtiments diocésains. L'évêque doit donc composer avec les architectes de l'administration publique, ancêtres des architectes des Monuments Historiques, ils marquèrent souvent profondément le visage de nos cathédrales, le plus célèbre d'entre eux étant Eugène Viollet le Duc (1814 ? 1879).

Le patrimoine cultuel avait particulièrement souffert pendant la période révolutionnaire. Les flambée de violences antireligieuses ou anti-monarchiques mirent à mal nombre de portails, et à partir du Directoire les coups de pioches d'entrepreneurs mercantiles démolirent plusieurs édifices comme la cathédrale de Cambrai de 1798 à 1820. Ainsi disparurent tout ou en partie une dizaine de cathédrales.

Cathédrales, monuments historiques

Les réaménagements, les reconstructions, les restaurations eurent lieu dans un climat spirituel bien particulier. Le XIXème siècle fut une période hautement religieuse avec ses saints et ses mystiques, pourtant la déchristianisation progressa dans les masses. Apparu au grand jour avec la Révolution, accentué par l'exode rural et l'industrialisation, ce phénomène ne put être endigué par l'Eglise. Pourtant, ses efforts furent nombreux et les entreprises architecturales de l'époque doivent être aussi comprises sous cet angle. Face à l'agitation politique et sociale, le catholicisme voulut apparaître comme un pôle de stabilité. Pour I'épiscopat français, il était impératif de montrer la force de l'Eglise dans une société qu'elle ne contrôle plus. Les chantiers d'églises furent l'un des moyens de manifester ce qui se voulait être une vitalité retrouvée, I'évêque du XIXème siècle soutint toujours, quand il ne les suscita pas, les travaux dans cathédrale. Monseigneur Cousseau joua ainsi un rôle important dans l'adoption du d'Abadie, " reconstructeur " de St Front de Périgueux, en décidant d'affubler d'un dôme la croisée de St Pierre d'Angoulême...

N'oublions pas, cependant, que ces chantiers résultaient aussi d'une redécouverte du Moyen âge, et la naissance d'une connaissance scientifique de l'art roman et de l'art gothique. Classées pour la plupart monuments historiques en 1830, les cathédrales furent de plus en plus considérées par l'Etat uniquement sous leurs aspects historiques et artistiques, et les évêques connurent parfois des difficultés à réaliser les aménagements envisagés pour le service cultuel, ce qui n'empêcha pas la poursuite du démantèlement des structures médiévales, comme les jubés, qui disparurent ainsi du " paysage cathédrale " français. En 1873, par exemple, Monseigneur Bourret, alors évêque de Rodez réussit, malgré les résistances, à déplacer le jubé flamboyant dans le croisillon nord de sa cathédrale.

Plus original fut le sort réservé au mobilier classique dont on se souciait encore peu, la réhabilitation de la cathédrale médiévale ayant entraîné le développement d'un mépris pour tous les aménagements postérieurs: on "débaroquisa" beaucoup à la fin du siècle au profit d'un mobilier néo?gothique. Selon J-M Leniaud (Les cathédrales du XlXième siècle), cet engouement ecclésiastique pour le néo-gothique es rapprocher paradoxalement de la vague ultramontaine, qui saisit le clergé français après 1830. En tout cas, l'art médiéval est associé dans l'esprit des catholiques de l'époque à l'expression d'une société totalement chrétienne, le classicisme symbolisant le rationalisme des Lumières. Ainsi, Monseigneur Nanquette (1855-1861) fît démolir le mobilier du chœur de la cathédrale du Mans, mis en place vers 1770, puis celui des chapelles rayonnantes qui ne datait que de 1814.

Ces entreprises peuvent parfois être taxées de vandalisme, et rares sont les réalisations du XlXème siècle qui ne soulèvent pas la critique. L'une des mieux acceptées, est l'achèvement de la cathédrale de Limoges, par la volonté de Monseigneur Duquesnoy. Désirant relier au reste de l'église le clocher du XVème siècle, il fit construire de 1877 à 1888 un narthex et trois travées. Une étude longue et minutieuse - déjà en 1849, Viollet le Duc réfléchissait au projet ? et le respect du désaxement et du style flamboyant de la tour donnèrent à ce chantier un caractère bien différent de celui des opérations de Périgueux et d'Angoulème. Pourtant, dans l'esprit de l'instigateur épiscopal, il s'agissait toujours de manifester la vigueur de l'Eglise catholique.

Et aujourd'hui ?

Depuis la consécration de la cathédrale d'Evry, nous savons que les "chantiers cathédrales" ne sont pas des entreprises du passé. Cependant sur huit nouveaux diocèses créés en France depuis 1966, deux seulement ont fait l'objet d'une construction nouvelle. Les évêques des villes nouvelles de la banlieues parisienne ont au départ refusé la construction de cathédrales. Il ne fallait pas imposer l'Eglise à des populations " déchristianisées " ( F. Debié et P. Vérot, Urbanisme et art sacré, une aventure du XXème siècle). C'est par volonté ecclésiastique que l'on refusa le monumental dans les années 1960 ? 1970, de même qu'Evry est le fruit d'une décision de Monseigneur Herbulot de transférer son évêché de Corbeil chef?lieu de l'Essonne.

On le voit, la relation entre l'évêque et la cathédrale n'est pas linéaire, elle a été la conséquence de nombreux facteurs, à la fois religieux, sociaux et culturels, et l'on ressent cette évolution dans la plupart des cathédrales anciennes. Il ne s'agissait ici que d'en retracer les grandes lignes. Les cathédrales que nous avons devant les yeux ne sont pas celles du Moyen âge, mais celles de la fin du XXème siècle. Nombre des générations, nombre d'évêques y ont laissé leurs marques. Il serait peut-être intéressant d'étudier la part des principaux évêques dans l'érection d'édifices actuels, et de vérifier par exemple, si activité de construction et vigueur pastorale sont toujours liées. Certaines périodes charnières ou particulièrement marquantes, comme le Xllème siècle, ou la Réformation catholique nécessiteraient des exposés spécifiques.

Notre propos pourrait de plus être illustré par des exemples précis puisés dans l'histoire des cathédrales des sites CASA (Notre?Dame de Paris, Bourges). N'oublions pas que le cas français abordés ici ne peut être étendu au reste de l'Europe, l'évêque du Saint Empire ou des Pays?Bas bourguignons évolue et agit dans un contexte différent qui mérite que l'on attarde.


Frédéric DUQUENNE
CASAinfo n°62

1 Mense: Part des biens fonciers d'un évêché ou d'un monastère affectée à partir de l'époque carolingien à l'usage personnel des évêques, des abbés, des chanoines, etc.
2 Annates: redevance équivalant à une année de revenu, que payaient au Saint-siège ceux qui étai pourvus d'un bénéfice ecclésiastique.

BIBLIOGRAPHIE:
Cahiers de Fanjeaux n 24, Le monde des chanoines (Xlème-XIVème siècle), Toulouse, Privat, 1989. Cahiers de Faujeaux n 30, La cathédrale au Xllème?XIVème siècle, Toulouse, Privat, 1995.
CHEVALIER, La France des cathédrales du IVème au XXème siècle, Rennes, Ouest?France, 1997. DU COLOMBIER, Les chantiers des cathédrales, Paris, Picard, 1975.
ERLANDE - BRANDENBURG, La cathédrale, Paris, Fayard, 1989.
ESQUIEU, Quartier canonial, une cité dans la ville, Paris, Desclée de Brouwer, 1994.
JACQUEMET (sous direction), Catholicisme hier, aujourd'hui, demain, Paris, Letouzey et Aré, en 7 volumes, Articles cathédrales de France ; "chanoines", "évêque".
KAISER, Les évêques et leurs pouvoirs, La Neustrie: les pays au nord de la Loire de Dagobert à Charles le Chauve, Perin et Feffer, 1985.
KIMPLE et SUCKALF, L'architecture gothique en France (1130-1270), Paris, Flammarion, 1990.
PICARD, Les quartiers canoniaux des cathédrales en France, Le clerc séculier au Moyen-Age: 22ème congrès SHMES, Pans, Sorbonne, 1993.

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