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> Points d'histoire

Le quartier cathédral
d'après le livre du même nom publié en 1994
par Yves ESQUIEU chez Desclée de Brouwers.

 

Vatican lI a pratiquement mis fin à une vénérable institution: les chapitres de chanoines. Que reste?t?il dans notre patrimoine de ces "quartiers cathédraux" où ils résidaient? Peu de choses! I'abandon précoce de la vie commune, les guerres de Religion, la vente des biens nationaux par les Révolutionnaires, la mode née au XIX° siècle de mettre en valeur les cathédrales en détruisant tout leur environnement, les bombardements du XX° siècle...

La France du Nord ne présente guère que les quartiers canoniaux de LAON et surtout NOYON. Le Midi est beaucoup pus riche en cloîtres romans ( VIVIERS est un bijou). Mais rien de comparable avec les patrimoines espagnols ou anglais (WELLS, SALISBURY).

Analysons de plus près ces quartiers, cœurs battants de la France catholique d'autrefois.

1. La cathédrale

L'origine du mot est cathedra = siège (de l'évêque). L'édit de Milan, en 313, légitime le christianisme. On voit alors se multiplier en Gaule les communautés chrétiennes, et les sièges épiscopaux. L'organisation ecclésiastique est calquée sur la vie civile, ce qui explique la petite dimension d'évêchés très rapprochés autrefois dans le Midi, alors que le maillage est lâche ailleurs. La carte des sièges épiscopaux demeure stable jusqu'au Moyen Age et même jusqu'à la Révolution. Notons que les prélats, dès les premiers siècles, sont souvent de riches personnages appartenant à l'aristocratie; à partir du X° siècle, ils adjoignent des pouvoirs temporels à leur autorité spirituelle.

Dès les origines, la cathédrale est implantée intra muros, dans une cité souvent fortifiée.

En Gaule comme ailleurs, les premières cathédrales sont en fait des groupes cathédraux regroupant deux églises et un baptistère. Une inscription composée en 403 par Paulin de Nole pour le groupe cathédral que vient de faire élever son ami Sulpice Sévère commente cette habitude: " Le Temple a deux toits, de même qu'il y a deux Testaments dans l'Eglise, mais l'Ancien Testament s'unit au Nouveau dans la grâce du Christ et c'est pour cela que la fontaine a été placée au milieu".

Dans les premiers siècles, le baptême se pratique par immersion dans une piscine, pour des groupes d'adultes, uniquement la veille de Pâques; et l'évêque en personne administre le sacrement. L'organisation du groupe cathédral en sanctuaires multiples se maintient pendant tout le Haut Moyen Age. Ainsi, à PARIS, I'église consacrée à Notre?Dame jouxte l'église Saint?Etienne et le baptistère Saint Jean le Rond, aujourd'hui disparu. Pourquoi? On en est réduit a des hypothèses. Peut-être I'un des édifices était?il destiné aux catéchumènes, I'autre aux baptisés, après passage par le baptistère?

Lorsque, à partir du XII° siècle, les rites du baptême deviennent ceux d'aujourd'hui, les baptistères souvent disparaissent ou changent d'affectation. Parallèlement, les réformes canoniales du VIIIe et du XIIIe siècle rappellent aux chanoines qu'ils doivent mener une vie communautaire et réciter les offices quotidiens comme les moines. Dans le Midi, I'une des églises était parfois affectée au chapitre, I'autre aux paroissiens. Dans la France du Nord, au contraire on assiste à une simplification du groupe cathédral: les évêques confient aux architectes gothiques le soin de ne reconstruire qu'une seule église, beaucoup plus vaste (confère PARIS), le souvenir du groupe primitif étant parfois conservé par un petit sanctuaire accolé au principal (confère SENLIS). Notons par ailleurs que d'autres lieux de culte indépendants peuvent coexister dans le même quartier cathédral, telles les églises Saint-Martin et Saint?Rémi à LAON, Saint?Même et Saint?Etienne du cloître de CHARTRES.

En cas de cathédrale unique, la dualité des fonctions peut alors être assurée par la juxtaposition dans la cathédrale d'un chœur canonial totalement isolé du reste par une haute clôture, parfois luxueusement sculptée, appelée jubé, et d'un autel paroissial implanté en avant du jubé pour les laïcs. La plupart des jubés sont hélas abattus au XVIII° siècle ? sauf à ALBI, à ULM (Allemagne), et dans de nombreuses cathédrales espagnoles.
A CHARTRES subsiste sinon le jubé lui-même, du moins le reste de la clôture de pierre historiée qui date du XVIe siècle.

Donc, à l'époque gothique, I'ensemble épiscopal se simplifie mais la dimension des cathédrales frappe par sa démesure. Les voûtes de BEAUVAIS s'élèvent à 48m au dessus du sol. Rien n'est trop beau pour Dieu" dit l'abbé Suger ? et puis... la société urbaine au XIIIe siècle est en pleine expansion et affirme sa puissance avec orgueil dans des édifices qui sont aussi des sommes ("miroirs") du savoir encyclopédique de l'époque. Les plus grands architectes s'attellent à la tâche et les cathédrales deviennent d'énormes chantiers qui durent parfois des siècles ? gênes pour la prière mais sources d'emplois appréciables pour la cité.

La cathédrale est encore aujourd'hui le monument majeur de la ville, dominant
de haut l'habitat, les palais communaux, la campagne alentour ? d'autant que souvent elle occupe un site perché (ALBI, LAON, VIVI ERS en
Ardèche. . . ).

2. Autour de l'évêque : les chanoines

Lorsque, à partir du VII° siècle, se développe un clergé dispersé dans les paroisses rurales, le mot canonicus et la réalité des "chanoines" s'imposent pour désigner les prêtres, les diacres et clercs qui secondent l'évêque dans sa ville. Sous l'influence du modèle monastique, ces derniers mènent souvent une vie communautaire. Dans la deuxième moitié du VIII° siècle, I'évêque Chrodegang puis le Concile d'Aix-la-Chapelle définissent une règle: clôture, dortoir et réfectoire communs, célébration des sept offices quotidiens, jouissance collective de la "mense capitulaire" (=part de revenus prélevée sur celle de l'évêque pour faire vivre les chanoines).

Mais la discipline se relâche assez vite: dispersion des chanoines, mœurs douteuses, prébendes accaparées par les cadets des familles féodales.

Au XI° siècle, un mouvement de réforme encouragé par le Pape régularise les chapitres, en référence à la règle de saint Augustin, mais là encore le laxisme l'emporte et pour longtemps!

Principales fonctions du chapitre:
* la prière (récitation des heures)
* le soin des pauvres
* I'assistance à l'évêque

Pour devenir chanoine, seule la tonsure (premier grade de la cléricature) et parfois la noblesse sont requises. Les nouveaux sont élus par les anciens. Un chanoine qui réussit sa "carrière" finit...évêque. Autour du chef de chapitre, appelé "doyen" dans la France du Nord, "prévôt" dans le Midi, gravitent: le trésorier chargé des biens; le préchantre, préposé au chant; I'écolâtre qui dirige l'école (saint Bruno, Abélard furent écolâtres); le chancelier qui assume le secrétariat; I'aumônier qui distribue les dons aux pauvres etc.

3. Un quartier à part dans la ville

Selon la règle établie par Chrodegang et la législation d'Aix-la-Chapelle, les chanoines, à l'instar des moines, doivent vivre à l'intérieur d'une clôture, pour se préserver des influences du monde. En témoigne - mais c'est une survivance - le quartier cathédral de VIVIERS où jusqu'à une date récente, toutes les maisons étaient habitées par des clercs ou des religieuses et où il n'y a toujours aucun commerce. Notons au passage que le quartier canonial, à cause de sa particularité, était une zone d'immunité avec droit d'asile.

Dans certaines villes, comme LYON, VIENNE, NOYON, VIVIERS de véritables fortifications protégeaient le site, souvent étayées par l'enceinte antique (à TOULOUSE, TOURS, AUTUN), mais ce n'était pas une généralité. A LAON, ARLES, NIMES, on s'était contenté d'établir un front continu de constructions. Quant à BEAUVAIS et NARBONNE, les maisons des chanoines étaient même mêlées aux habitations laïques. En conclusion, la clôture des quartiers canoniaux était surtout symbolique, montrant la puissance et les prétentions du chapitre.

4. Le cloître et les bâtiments de la vie commune

Il semble, d'après les fouilles, que les premiers chanoines aient vécu dans des "maisons communes". C'est tardivement, au XII° siècle, qu'apparaît le cloître à galerie, roman ou gothique, autour duquel s'ordonnent le réfectoire, le dortoir, la salle du chapitre et quelques dépendances, illustrant, non pas comme on pourrait le croire un retour à la règle de la vie communautaire, mais la puissance temporelle du chapitre! Très tôt et pendant longtemps le cloître a été en outre un lieu de sépulture, canonial puis paroissial. Autour du cloître se dispersent ou se concentrent, selon les villes, cellier, "grange dîmeresse" (CHARTRES), demeures des élèves ou "clergeons", bibliothèques parfois (conservées à TOURS, NOYON, SENLIS), trésor, hôtel-dieu etc.

Ce qu'il faut retenir, c'est que, alors qu'il existe des modèles bénédictin, cistercien, cartusien d'organisation des bâtiments de la vie commune, il n'y a jamais eu d'organisation canoniale spécifique.

5. Les maisons des chanoines et des clercs

La présence de maisons individuelles à l'intérieur de l'enclos canonial distingue nettement ce type de quartier des enclos monastiques. La règle de saint Chrodegang étant déjà assez laxiste sur le sujet, les chanoines eurent très tôt tendance à s'émanciper des obligations de la vie communautaire, même ceux qui vivaient sous la règle de saint Augustin. Les maisons n'étaient même pas toutes rassemblées dans la clôture: certaines étaient dispersées parmi les maisons des laïcs (ROUEN); ou bien les chanoines louaient le rez-de-chaussée à des artisans ou des commerçants. Bien que le chapitre fût juridiquement propriétaire des maisons canoniales, les chanoines ne se gênèrent pas pour le$ transmettre par héritage à des membres de leurs familles! Sur le plan architectural et décoratif, les demeures ne se distinguaient en rien des riches habitations de la ville.

6. L'évêque : un étranger dans le quartier des chanoines.

La position de l'évêque jusqu'à la Révolution est paradoxale et inconfortable: il réside au sein d'un quartier sur lequel il n'a pas juridiction; historiquement chef du chapitre et conseillé par lui, il est parfois en conflit ouvert avec les chanoines. Un exemple parmi d'autres : en 1320, à CHARTRES l'évêque excommunia son chapitre qui à son tour excommunia les officiers épiscopaux! D'où la tentation extrême de certains évêques de s'installer ailleurs, loin du quartier canonial, tel ce prélat de VIVIERS qui au XIV° siècle installa à Bourg Saint?Andéol, à 15kms de sa cathédrale!

A partir du XII° siècle ? époque féodale ? le palais épiscopal devient fréquemment une forteresse, parce que l'évêque, un seigneur comme un autre, souhaite montrer au justiciable, au pouvoir , et au chapitre, les signes tangibles de sa propre autorité. Les palais de NARBONE et d'ALBI sont les plus impressionnants de tous, mais aussi celui de BEAUVAIS. La demeure de l'évêque devient en outre une demeure de prestige: dans la France du Nord, c'est le même architecte qui bâtit la cathédrale gothique et le palais épiscopal, doté en général d'une chapelle indépendante (voir le palais du Tau à REIMS, pour ne citer qu'un exemple).

Epilogue

Pendant les guerres de religion, les quartiers canoniaux subirent les mêmes déprédations que les cathédrales: pillages, incendies, destructions. Mais par contraste les XVII° et XVIII° siècles furent une période de reconstruction fastueuse, au goût du jour. Les palais épiscopaux reçurent des embellissements notables (VERDUN, AIX, VIVIERS, CHARTRES...). Les chanoines rebâtirent quelquefois leurs demeures sur le modèle de riches maisons bourgeoises, comme à NOYON où elles sont toutes semblables, chacune précédée d'un jardin et d'un portail imposant. Mais en même temps la limite s'effaçait entre quartier canonial et ville laïque.

Conformément à la loi du 2 novembre 1789, les biens d'Eglise furent vendus. Les palais épiscopaux survécurent mieux que les maisons canoniales car ils devinrent des bâtiments publics: hôtel de ville, musée, préfecture, palais de justice...

Le Concordat de 1801, la loi de séparation de l'Eglise et de l'Etat en 1905, et surtout le Concile de Vatican II ont quasiment fait disparaître les chapitres de chanoines ? une institution plus que millénaire qui a autrefois modelé le cœur de nos cités.

CASAinfo n°68 - Juin 1999

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