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La typologie : penser la bible en relations
L'exemple de l'art mosan
Typologie
: concordance de l'ancien et du nouveau Testament
à la base de l'iconographie chrétienne du Moyen age.
Dans le domaine de la pensée et de l'art, le Moyen-Age
a été fortement marqué par une conception d'universalité,
la volonté de comprendre le monde de façon cohérente.
Divers ordres de réalité sont conceptualisés en séries
qui se répondent par la voie d'analogies, comme les quatre saisons, les
quatre fleuves du Paradis et les quatre éléments, ou comme les
sept sacrements, les sept dons de l'Esprit Saint et les sept arts libéraux.
Ces séries ordonnées qui facilitent la compréhension du
monde ont souvent des racines antiques, mais le Moyen-Âge les a multipliées
et en a fait des thèmes de réflexion constants. Ceci se traduit
visuellement dans les grandes représentations que nous offre l'art religieux,
où l'on reconnaît à leur nombre et leurs attributs les personnifications
des saisons, des vertus, etc. Pensons au tympan et à la rose du transept
de Laon, qui nous peignent les sept arts libéraux sous la figure de sept
dames arborant le signe de leur activité.
En ces matières, ce qui domine la pensée des clercs et des artistes est en effet l'analogie. Comprendre l'univers, c'est mettre des liens, et entrer ainsi dans l'intelligence du plan divin d'une création ordonnée. S'agit-il de la nature ? Chaque animal constitue pour l'homme un enseignement, et les Bestiaires (recueils de notices moralisées consacrées principalement à des animaux) invitent à considérer son comportement ou ses caractéristiques comme une leçon de théologie ou de morale. Si tant de gisants médiévaux ont aux pieds un lion, ce n'est pas seulement parce que l'animal incarne la force et le courage du défunt : c'est aussi parce que le texte des Bestiaires en fait un symbole de résurrection, en contant la légende qui veut que les lionceaux, morts-nés, soient amenés à la vie par le souffle de leur mère. D'où, le lion est aussi symbole du Christ, qui a vaincu la mort comme la lionne ressuscite ses petits. Animaux réels ou fabuleux, tous concourent à donner un enseignement. Selon la métaphore courante au Moyen-Âge, la nature est "un vaste livre écrit de la main de Dieu", comme le formule Hugues de Saint-Victor. Une forêt de symboles.
La typologie procède de ce même esprit. Lire la Bible, ce sera donc s'exercer à mettre des liens. En l'occurrence : entre l'Ancien et le Nouveau Testament. Une scène de l'Ancien Testament est la préfiguration (en latin typus, d'où "typologie") d'un événement du Nouveau Testament.
Concrétisons le propos
par un cas bien connu et univoque. Le bref livre de Jonas conte comment Jonas,
embarqué à bord d'un navire phénicien, est jeté
à la mer par les marins lors d'une tempête, et englouti par une
baleine. Il y reste trois jours et trois nuits, puis Dieu le dépose sain
et sauf sur les côtes de la Syrie. C'est là une préfiguration
de la mise au tombeau et de la résurrection, et l'Évangile de
Matthieu le dit en toutes lettres dans ces paroles du Christ :
"Car tout comme Jonas fut dans le ventre du monstre marin, trois jours
et trois nuits, ainsi le fils de l'homme sera dans le sein de la terre trois
jours et trois nuits" (Mt. 12, 40).
Un tableau représentant Jonas sortant de la baleine, comme celui que
nous voyons au Musée d'Art religieux et d'art mosan, avait donc un sens
second immédiatement perceptible. Jonas se retrouve sur plusieurs objets
d'orfèvrerie mosans.
La Révélation évangélique est la clé qui nous fait comprendre l'histoire du peuple de Dieu. La Bible prend tout son sens en relation avec les épisodes de la vie du Christ. Une phrase de la Cité de Dieu de saint Augustin le résume : "L'Ancien Testament n'est pas autre chose que le Nouveau couvert d'un voile, et le Nouveau n'est pas autre chose que l'Ancien dévoilé."
Dans des pièces d'orfèvrerie
complexes, dans des miniatures et des ivoires, l'art mosan a tout particulièrement
mis à l'honneur la typologie. Un exemple au sens multiple nous est offert
dans les admirables fonts baptismaux à l'église
Saint-Barthélemy : Considérons la vigoureuse troupe de
bufs qui soutient la cuve. Jadis douze, ils ne sont plus que dix, bien
individualisés dans des attitudes variées. Animal robuste et patient,
le buf nous enseigne-t-il la vertu ? Ou, du fait qu'il servait aux sacrifices
dans l'Ancienne Loi, est-il un rappel du sacrifice du Christ ? Sans doute, mais
plus encore. Un texte de la Bible (Premier livre des Rois, 7, 23-26) parle d'un
grand bassin aménagé par Salomon dans la cour du Temple de Jérusalem,
la "mer d'airain" :
"Il fit la mer en métal fondu... à pourtour circulaire...
Elle reposait sur douze bufs : trois regardaient le nord ; trois, le sud
; trois, l'est et trois, l'ouest. La mer s'élevait au-dessus d'eux et
tous leurs arrières étaient tournés vers l'intérieur."
Or, à la même époque que Renier de Huy, le théologien Rupert de Deutz écrit un commentaire au Ier Livre des Rois, à Liège. Le bassin représente pour Rupert la cuve du baptême, et les douze bufs sont les douze apôtres qui supportent l'apostolat. Il s'agit donc d'un rapport typologique entre le Livre des Rois et les Évangiles. L'inscription sur le bord inférieur de la cuve de Renier le confirme, en mettant le lien entre les bufs et la grâce apostolique, et en faisant allusion à la Cité sainte, donc à la Jérusalem Céleste à laquelle tout chrétien espère accéder.
L'art sacré du Moyen-Âge nous invite à considérer le monde et la Bible comme des univers dont les éléments entretiennent une profonde harmonie, se répondent en se donnant sens. Souvent, ces rapports nous sont devenus étrangers, ce qui en fait la difficulté.
Baudouin Van den Abeele
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