Construire une église

Construire une église

L’Eglise est la ren­contre sur terre de Dieu et des hommes. La construc­tion que l’on appelle com­mu­né­ment « église » est l’endroit où cette ren­contre a lieu plus spé­ci­fi­que­ment dans la réunion de la com­mu­nau­té chré­tienne pen­dant les célé­bra­tions litur­giques. Cet espace est un espace pri­vi­lé­gié.

Il a été consa­cré et est donc sacré. Il est sépa­ré par ses murs et ses toits du monde pro­fane qui l’entoure.

Selon la théo­lo­gie chré­tienne, l’église est une pré­fi­gu­ra­tion de la Jéru­sa­lem Céleste, qui réuni­ra le ciel et la terre à la fin du temps.

Mais étant don­né qu’une église reste quand même une construc­tion ter­restre, elle est sou­mise aux lois natu­relles, aux limites tech­niques, aux limites des hommes en orga­ni­sa­tion et finan­ce­ment. Ce sont les condi­tions qui ont déter­mi­né la construc­tion des églises.

Ces condi­tions ont chan­gé au cours des siècles et sont dif­fé­rentes pour chaque endroit. La construc­tion de toute église s’est dérou­lée dans des condi­tions spé­ci­fiques. Chaque fois que nous arri­vons devant une église nous pou­vons nous poser la ques­tion essen­tielle, une ques­tion simple, qui se résume en un seul mot : « com­ment ?».

Com­ment a-t-on construit cette église ? Avec quels moyens ? Com­ment a-t-on orga­ni­sé le chan­tier ? Com­ment a-t-on finan­cé ces pro­jets énormes que sont les cathé­drales gothiques ? Com­ment a-t-on mon­té une voûte à plus de qua­rante-huit mètres de hau­teur ? Quels maté­riaux a-t-on uti­li­sés et com­ment les a-t-on uti­li­sés ?

Pour construire une grande abba­tiale ou cathé­drale, il est néces­saire que le tra­vail soit bien orga­ni­sé. Pour l’époque romane, nous ne dis­po­sons pas de beau­coup de sources. Mais cela ne veut pas dire que la construc­tion de l’abbatiale de Saint-Benoît (ou celle de Véze­lay) n’était pas bien pré­pa­rée car il est impos­sible de com­men­cer la construc­tion un peu par hasard en espé­rant que cela va aller. Au moment du creu­se­ment des fon­da­tions, les bâtis­seurs devaient avoir une idée très concrète de l’édifice, de son plan, de la forme de ces piliers, de ces murs, de ces voûtes. Bien sûr, des chan­ge­ments au cours des tra­vaux sont pos­sibles, mais ils sont limi­tés, si l’on ne veut pas pro­cé­der à une recons­truc­tion totale du gros œuvre.

La construc­tion des églises voû­tées deman­dait une orga­ni­sa­tion plus ration­nelle du chan­tier. Cette orga­ni­sa­tion de chan­tier est davan­tage visible dans l’apparition des marques de tâche­rons au cours du XIIIème siècle. Ces marques sont comme des paraphes de chaque tailleur de pierre, paraphes qui per­met­taient d’attribuer chaque pierre à un maître et de le payer selon sa pro­duc­tion per­son­nelle.

Le choix des maté­riaux dépend sou­vent de ce qui est dis­po­nible dans la région. Dans les régions de plaines, où l’on ne trouve que peu de pierres, on a sou­vent employé des briques, dès le XIIème siècle, par exemple dans le Nord, la Flandre, les Pays ? Bas ou dans le Midi, en Albi­geois ou dans la région Tou­lou­saine. Dans les autres régions, on retrouve faci­le­ment les pierres sur place et on peut alors choi­sir la meilleure pour le meilleur endroit dans l’édifice. A Conques, par exemple, on a uti­li­sé le grès rose et le cal­caire ocre-jaune pour les élé­ments impor­tants de la construc­tion. Ce sont deux pierres de la région. Pour les murs, qui ne demandent pas une pierre de taille, on a uti­li­sé le schiste que l’on retrouve en abon­dance sur le site même.

La révo­lu­tion tech­nique qui s’est pas­sée vers 1200 est à la base de la construc­tion des chœurs de grandes cathé­drales telles que celles de Beau­vais et Tour­nai. La maî­trise et le déve­lop­pe­ment des tech­niques, per­met­tant la construc­tion des églises les plus vastes et les plus lumi­neuses, sont accom­pa­gnés d’une sys­té­ma­ti­sa­tion de l’organisation du chan­tier. C’est au cours du XIIIème siècle, mais sur­tout au début du XIIIème siècle que les chan­tiers des grandes églises gothiques deviennent des véri­tables entre­prises de bâti­ment.

Par­lons archi­tec­ture ! Pour bien com­prendre la construc­tion d’un édi­fice, il faut bien l’analyser. Pour faire une bonne ana­lyse, il est néces­saire d’avoir un voca­bu­laire de base. Quelle est la dif­fé­rence entre un tran­sept et un croi­sillon ? Une colonne enga­gée, est-ce la même chose qu’une demi-colonne ? Quelle est la dif­fé­rence entre une tri­bune et un tri­fo­rium ? Et tous ces arcs : l’arc dou­bleau, l’arc for­me­ret, l’arc d’ogive, l’arc ogi­val, l’arc bri­sé, l’arc en tiers-point, que sont-ils ?

Nous avons choi­si deux endroits, où nous pou­vons par­fai­te­ment étu­dier et com­pa­rer les dif­fé­rentes tech­niques employées par les arti­sans médié­vaux : Beau­vais et Tour­nai. Le choix de Beau­vais est tout à fait sym­bo­lique, car c’est là qu’en 1284, les grandes voûtes du chœur se sont écrou­lées. Les limites tech­niques de l’art gothique étaient dépas­sées. Les voûtes de Beau­vais étaient les voûtes gothiques les plus hautes qui furent jamais construites. Les voûtes furent recons­truites au XIVème siècle à leur hau­teur d’origine en dou­blant le nombre de sup­ports, mais la cathé­drale res­tait inache­vée.

A Tour­nai, nous retrou­vons dans sa cathé­drale mer­veilleuse, une nef monu­men­tale de l’époque romane, qui était d’origine char­pen­tée. Dans le grand tran­sept, en style de tran­si­tion, on a essayé de mon­ter des voûtes gothiques. Le grand Chœur, construit en dix ans, est en style gothique fran­çais. La cathé­drale est bâtie en pierre de Tour­nai, en pro­ve­nance des grandes car­rières au bord de l’Escaut. L’utilisation de cette pierre a déter­mi­né maintes fois les choix tech­niques dans la construc­tion de cette cathé­drale.

Enfin à Caen, nous pou­vons admi­rer l’habilité des construc­teurs nor­mands. Ces construc­teurs qui ont construit dès la fin du XIIème siècle des édi­fices monu­men­taux de très grande qua­li­té dans la fameuse pierre de Caen, qui fut même trans­por­tée en Angle­terre pour ser­vir à la construc­tion des cathé­drales.

Pour conclure ces quelques mots qui ne sont pas exhaus­tifs, ceci nous montre à la fois les déve­lop­pe­ments révo­lu­tion­naires au cours des siècles médié­vaux dans la construc­tion, la dif­fé­rence impor­tante, par exemple à Beau­vais, entre la construc­tion de l’église Notre-Dame du Bas-Œuvre (nef de l’ancienne cathé­drale) et la cathé­drale gothique Saint-Pierre inache­vée. Ceci nous montre éga­le­ment que ces déve­lop­pe­ments ont connu beau­coup d’étapes inter­mé­diaires que l’on peut admi­rer à Notre-Dame de Tour­nai ou à Saint-Etienne et à la Sainte-Tri­ni­té de Caen.

Jeroen Wes­ter­man
CASAin­fo n°51

 

A LIRE :
BECHMANN Roland, 1991, Vil­lard de Hon­ne­court. la pen­sée tech­nique au XIIIième siècle et sa com­mu­ni­ca­tion, Paris [Picard].
ERLANDE-BRANDENBURG Alain, 1989, La cathé­drale, Paris.
ERLANDE-BRANDENBURG Alain, 1989, Quand les cathé­drales étaient peintes, Paris [Col­lec­tion « Décou­verte Gal­li­mard», n 180].
GILLE Ber­trand, 1964, Les ingé­nieurs du Moyen Age et de la renais­sance, Paris.
GIMPEL Jean, 1975, La révo­lu­tion indus­trielle au Moyen Age, Paris [Le Seuil, col­lec­tion « Points his­toire»].