Le tympan

Le tympan

Lorsqu’il approche d’une église, c’est le tympan que le pèlerin ou le fidèle voit tout d’abord. Aux époques romane et gothique, les sculpteurs, conseillés par les prêtres, religieux ou théologiens, ont soigné ce premier message. Le tympan est le signe du passage du monde terrestre à un lieu divin. Deux thèmes dominent : I’invitation de Dieu à entrer l’accueil, et l’invitation à se « convertir » au sens médiéval – à se transformer – pour entrer dignement dans le temple.

L’accueil est manifesté par les bras ouverts d’un immense Christ, comme à Vézelay ou dans tant d’autres églises. L’appel à la conversion utilise une pédagogie plus pratique : pour inviter le fidèle à renoncer à ses péchés, on lui fait éprouver une crainte salutaire, au sens étymologique du terme, en lui montrant les tourments des damnés et le bonheur des élus : ce sont les jugements derniers de Conques, d’Autun, de Bourges…

Majestueux, omnipotent, image de force écrasante, le Dieu qui accueille le fidèle à la porte des églises romanes est plus souvent un Dieu qui inspire la crainte autant que la révérence ; sa main droite domine autant qu’elle bénit. C’est le « fils de l’homme » de l’Apocalypse (Moissac).

A Arles, c’est encore le Christ en gloire, le roi entouré de sa cour d’apôtres qui nous accueille. Pas de résurrection ni de Jugement, mais un Paradis personnifié par trois patriarches, Abraham, Isaac et Jacob qui accueillent les âmes en leur sein. Le tympan de Beaulieu, héritier de Moissac, équilibré et décentré, cumule sur le Christ une rare richesse de sens : il est à la fois fils de l’homme de l’Apocalypse, Christ en gloire royal et splendide, Ressuscité montrant sa plaie devant la croix et les instruments de la Passion, Juge devant lequel bien et mal se séparent d’eux-mêmes.

Ainsi mis en scène, le Jugement est une dramaturgie ; au XIIIème siècle, il sera devenu un acte juridique et comptable, la pesée des âmes. Conques est une étape dans cette voie : Enfer d’un côté, Paradis de l’autre, tout est classé, ordonné, et commenté. Le pèlerin qui arrive trouve au tympan des idées claires et simples : à la droite du Christ les vertus et les bienheureux (dont les bienfaiteurs de l’abbaye), à sa gauche les pécheurs, illustrés par les péchés capitaux. Le Christ au milieu, à peine plus grand que les plus saints des humains, n’est plus le roi omnipotent : il semble moins important que la morale. Sous ses pieds apparaît la balance. Mais la représentation infiniment riche, le style aimable, savoureux et pittoresque du sculpteur, compensent l’absence d’élan théologique.

Le portail central de Laon, le plus ancien (c. 1160) se situe entre accueil et Jugement. Sa structure (la résurrection au linteau et au tympan un grand Christ entouré des apôtres et surmonté d’anges portant les instruments de la Passion) garde quelques souvenirs de Beaulieu. La résurrection évoque le Jugement, mais tout l’arsenal juridique (balance, diables…) est absent et le Christ trône en roi et non en juge. Pour la première fois à Laon apparaît un geste qui deviendra classique : Jésus lève ses mains pour montrer ses plaies.

La période gothique développe la crainte salutaire suscitée par la comptabilité de l’au-delà, comme en témoignent les nombreux Jugements derniers (tympan central de Bourges ou de N-D de Paris). L’image de Dieu change également : au Dieu de l’Apocalypse succède le Christ des Evangiles, Dieu fait homme, le « plus beau des enfants des hommes », plus proche (parfois, comme à Amiens, il descend du tympan jusqu’au trumeau), plus accessible aussi.

Dans certains milieux où la théologie est très présente, en particulier en Bourgogne autour des clunisiens, le thème de l’accueil offre de riches variations. A Vézelay le tympan est une subtile méditation sur l’Eglise : c’est à la fois la Pentecôte, avec les peuples décrits dans les Actes des Apôtres, et la mission des apôtres, envoyés par le Christ. Entre leurs mains le Livre de l’enseignement qu’ils ont reçu du Christ, le Livre des Ecritures, s’ouvre, car le sens en devient lumineux, et peut donc être transmis. Aux pieds du Christ sur le trumeau, Jean-Baptiste, le précurseur annonce la venue du Messie et fait le lien entre Dieu fait homme et les hommes. A Anzy, l’Ascension invite, en entrant dans le temple, à faire comme les apôtres, à lever les yeux vers le Christ au ciel.

L’absence totale de tympan sculpté sur les façades des églises cisterciennes (par ex Flaran) appelle un commentaire : ici, pas ou peu de fidèles et de pèlerins ; le lieu est fait pour les moines ; ce n’est pas dans l’église qu’on entre, c’est au monastère. Rien n’est donc fait pour l’enseignement du peuple chrétien.

Achevons cette promenade sur les sites CASA par un grand saut dans le temps, jusqu’à Assy. Assy a été construit une population très particulière : les malades et les mourants soignés dans les sanatorium du Plateau. Le père Couturier et les artistes chrétiens ou athées qui ont collaboré à la décoration de l’église ont voulu donner aux souffrants un message de vie, d’une vie plus forte que la mort : dès l’arrivée sur la place, la mosaïque de la façade, par l’athée Fernand Léger, éclate de couleurs vives, fortes, comme un bouquet de bienvenue.

Anne-Françoise Leurquin
CASAinfo n°40