Les retables

Les retables

Il y a quelques années, une ses­sion de for­ma­tion s’était dérou­lée à Beau­vais. A cette occa­sion, il m’avait été demandé de pré­sen­ter le très beau retable de Maris­sel placé dans une cha­pelle du chœur de la cathé­drale saint-Pierre. Le texte de pré­sen­ta­tion, rédigé trop tar­di­ve­ment, n’avait pas été inséré dans le dos­sier. Je vous en pro­pose aujourd’hui un extrait, les retables étant étroi­te­ment asso­ciés aux autels,

1. Qu’est-ce qu’un retable ?

1.1 Essai de définition

Il s’agit d’une construc­tion ver­ti­cale por­tant un décor peint ou sculpté, placé sur un autel ou en retrait de celui-ci. Ety­mo­lo­gie: re– = en arrière / –table = autel

1.2 Ori­gines et fonctions

Le retable fut pro­ba­ble­ment ins­piré de l’antependium (ou devant d’autel). Ce pare­ment fut par­fois rem­placé ou com­plété, à par­tir du XIIlème siècle, par un des­sus d’autel ou retable qui a l’avantage d’être plus visible ? N.B.: cer­tains retables sont d’ailleurs des ante­pen­diums transformés.

- aux ori­gines, il semble que la fonc­tion ait été uti­li­taire (un gra­din des­tiné à rece­voir les objets liturgiques).

- les retables se déve­loppent à par­tir du Moyen-âge (Xlllème siècle) en pri­vi­lé­giant une fonc­tion déco­ra­tive liée à la fonc­tion reli­gieuse, d’enseignement (évoca­tion de la vie du Christ, de la Vierge et des Saints).

1.3 Une grande variété

Les retables pré­sentent d’abord une grande diver­sité de maté­riaux: œuvres d’orfèvrerie, d’émaux, d’ivoires, sculp­tures en pierre ou en bois… On a par­fois de véri­tables com­po­si­tions archi­tec­tu­rales (pré­sence de dais, de pilastres, de colonnes…), ceci sur­tout au XVlème siècle: voir le retable de Maris­sel qui est une bon exemple du « style flamboyant « .

Mais c’est avec la pein­ture que le retable connaît son déve­lop­pe­ment le plus impor­tant: il est, à côté de la fresque, le type prin­ci­pal de pein­ture en Ita­lie du XIIlème au XVème. Au XlVème siècle appa­raissent les polyp­tyques, dotés de pan­neaux fixes ou mobiles (Europe du Nord) : voir le retable de l’Agneau Mys­tique de Van Eyck à Gent ou encore le retable du Juge­ment Der­nier de Van der Wey­den visible au Hos­pices de Beaune.

1.4 La diffusion

- Le XVème siècle est mar­qué par la flo­rai­son d’œuvres impor­tantes dans toute l’Europe: en Flandres, dans les pays ger­ma­niques, en Espagne…

- Au XVlème siècle, le retable a tou­jours une impor­tance consi­dé­rable: voir l’école de retables anver­sois expor­tant ses pro­duc­tions dans toute l’Europe (vous avez pu vous en rendre compte si vous avez vu la belle expo­si­tion à la cathé­drale d’Antwerpen en 1993). La « for­mule gothique » demeure. C’est le cas pour le retable d’Issenheim (Alsace) peint par Gru­ne­wald de 1511 à 1516.

- Au XVllème, le tableau unique ver­ti­cal (au som­met sou­vent cintre) s’impose.

1.5 La com­po­si­tion struc­ture d’un retable appa­raît sur le cro­quis ci-dessous (on pré­sente le cas le plus fré­quent). Il appa­raît clai­re­ment que le retable est étroi­te­ment asso­cié à l’autel.

2. Au XVIème siècle, le thème de la pas­sion du Christ

C’est le cas du retable de Maris­sel que nous avions décou­vert à Beau­vais. On a une mul­ti­tude de retables sem­blables en Beauvaisis.

Le thème de la Pas­sion du Christ est essen­tiel à cette époque. Cela se tra­duit par l’importance du culte du Christ dou­lou­reux. L’émotion appa­rais­sait comme la mani­fes­ta­tion pri­vi­lé­giée de l’amour : « un chré­tien insen­sible au récit de la Pas­sion n’est sauvé par aucune vertu » (saint Ber­nard)… Une place impor­tante est don­née à la Pas­sion dans la vie reli­gieuse de l’époque: les dévots refusent de dor­mir pen­dant l’agonie de Jésus…

La contem­pla­tion du Sau­veur souf­frant n’avait pas pour seule fina­lité d’éveiller et d’entretenir l’émotion. Elle devait aussi et sur­tout raf­fer­mir dans l’esprit des fidèles l’article fon­da­men­tal de leur croyance: par son sacri­fice, le Christ a racheté les hommes.

On a recours aux « images » pour revivre avec plus d’intensité le drame du calvaire :

cf. les cal­vaires bre­tons,
cf. les che­mins de croix (asso­ciés à une démarche phy­sique),
cf. les pié­tas très nom­breuses,
cf. les retables de la passion…

Le retable de Maris­sel est donc carac­té­ris­tique de la reli­gio­sité de son temps, il exprime la sen­si­bi­lité reli­gieuse de l’époque.

3. Les retables pour  » éduquer les fidèles  »

Un retable est avant tout une œuvre d’éducation. On sait que les théo­lo­giens ont donné des consignes pour l’élaboration des retables.

3.1 Le contexte his­to­rique général

Cha­cun (depuis le XIVème) peut œuvrer à son salut (c’est une idée essen­tielle : aupa­ra­vant, il fal­lait s’en remettre aux clercs…). Pour cela, il faut réduire le fossé sépa­rant « la recherche théo­lo­gique de la vul­ga­ri­sa­tion apos­to­lique » (Ger­son). Il faut ensei­gner à tous la vie du Christ, de la Vierge et des saints… Modèles pour qui veut gagner son salut.

On cherche à imi­ter, suivre de près le modèle du Christ. On va cher­cher à péné­trer dans la com­pa­gnie du Christ… sans être reli­gieux. L’idée d’imiter est essen­tielle: on va ainsi refaire les gestes du Christ, de sa Pas­sion. Les moyens pour arri­ver à cet objec­tif sont variés.

3.2 Les moyens d’enseignement

–> La pas­to­rale, la prédication.

–> Les livres de piété publiés de plus en plus en fran­çais. La vul­ga­ri­sa­tion de ces livres est liée au déve­lop­pe­ment de l’imprimerie. Voir les livres d’heures, les manuels comme « l’imitation de Jésus Christ » de Tho­mas a Kem­pis (60 éditions en diverses langues)

–> Les repré­sen­ta­tions de théâtre sacré, de drames reli­gieux (Mys­tères!. Le sujet le plus repré­senté est la Pas­sion du Christ. Les fidèles par­ti­cipent au cours de la semaine sainte au « jeu de la Pas­sion. (dès 1400 en Avi­gnon): ils vont entrer trois jours durant, avec des cen­taines d’acteurs et de figu­rants, dans  » la vraie Pas­sion du Christ  .

Ces repré­sen­ta­tions (sur le par­vis de l’église ou sur la place du vil­lage) sont des tableaux vivants pour F. Rapp, des « retables éphé­mères » pour L. Chatellier.

–> Les retables reprennent dans leur ico­no­gra­phie les scènes des Mys­tères, des théâtres reli­gieux. Et il est inté­res­sant de consta­ter que les chré­tiens conservent de plus en plus ces « tableaux vivants » chez eux, sous la forme de retables por­ta­tifs. Pour Zanet­tacci:  » les retables por­ta­tifs suc­cèdent aux ensembles monu­men­taux « ; c’est en rap­port avec le déve­lop­pe­ment des ora­toires pri­vés… une nou­velle reli­gio­sité, plus inté­rio­ri­sée… L’homme cherche per­son­nel­le­ment son salut.

En guise de conclusion…

Les images des retables sont un des moyens très variés dont dis­po­sait l’Eglise pour com­mu­ni­quer son mes­sage — notam­ment aux laïcs (le retable serait un livre des laïcs »…).

Michel Rossi
CASAinfo n°59

Les commentaires sont fermés.