Les voûtes d’arête de l’audace et du génie

Les voûtes d’arête de l’audace et du génie

Il n’y a pas que la sculp­ture, et notam­ment le mer­veilleux tym­pan du nar­thex, qui fait de Véze­lay un haut lieu de l’art roman du XIIe siècle, il y a aus­si son archi­tec­ture avec sa non moins mer­veilleuse maî­trise de la lumière.

Pour y par­ve­nir, les construc­teurs romans ont dû déployer toute une « tech­no­lo­gie » qui est aux limites du savoir-faire de leur époque. Bien sûr il fau­drait par­ler de la qua­li­té des pro­por­tions mises en œuvre, du choix savant des maté­riaux qui joue sur leur cou­leur ou leur tex­ture. Mais je crois que c’est dans la « tech­no­lo­gie » (par­don­nez-moi ce terme un peu ana­chro­nique) du voû­te­ment de la nef que cette audace est la plus mar­quante, dans ses dix (aujourd’hui neuf) voûtes d’arête.

1. Mais en quoi cela est-il si extra­or­di­naire ?

Dans les débuts de l’art roman en Bour­gogne et ensuite sous l’influence de Clu­ny, les nefs des églises étaient voû­tées d’un ber­ceau, en plein cintre (1) dans le pre­mier cas, bri­sé dans le second. On ne trou­vait pas sur nef de voûtes d’arête, hor­mis une excep­tion qui fut en quelque sorte le « pro­to­type » de Véze­lay, mais j’y revien­drai.

Pour­tant le ber­ceau était fort « ennuyeux ». Il impo­sait une charge conti­nue sur toute la lon­gueur du mur gout­te­reau (2) où il était dif­fi­cile de per­cer des ouver­tures pour l’éclairage. De plus, les pous­sées qui s’exerçaient sur ce mur posaient des pro­blèmes de sta­bi­li­té qui trou­vèrent leurs solu­tions dans le déve­lop­pe­ment des tri­bunes, entre autres, mais qui inter­di­saient ou limi­taient la pos­si­bi­li­té d’un éclai­rage direct dans la nef (3). Alors que la voûte d’arête, de par sa struc­ture, concentre les charges en quatre points d’appui où elles sont plus com­modes à reprendre. Elle « décharge » sur­tout le mur gout­te­reau par un « effet d’arc » (un peu comme l’arc for­me­ret d’une croi­sée d’ogive gothique). Ain­si on a toute la liber­té de le per­cer pour y ouvrir la fenêtre tant recher­chée…

Or il faut savoir que cette voûte était fort bien connue à cette époque (4) puisqu’on l’utilisait de façon qua­si sys­té­ma­tique dans les bas-côtés.

Pour com­prendre pour­quoi elle était mise en œuvre dans les bas-côtés et non sur nef, il faut se repré­sen­ter une voûte d’arête. (figure 1 ci-des­sus)

Consti­tuée de deux ber­ceaux qui se croisent à 90°, elle impose un plan car­ré de par sa géo­mé­trie.

Si vous vou­lez que la clef de voûte de chaque ber­ceau soit à la même hau­teur, en par­tant des mêmes som­miers, il vous fau­dra bien deux ber­ceaux de même dimen­sion. Et si vous croi­sez deux ber­ceaux de même dimen­sion à 90°, vous obtien­drez bien un car­ré (CQFD). Sinon, vous ne fabri­quez qu’une voûte dite « de péné­tra­tion » (5) (voir figure 2 ci-des­sous)

Faire un plan car­ré dans une tra­vée de bas-côté c’est assez facile (6), il suf­fit pour s’en convaincre de regar­der un plan d’église. Le faire dans une tra­vée de nef, ce n’est pas pos­sible si la nef est plus large que les bas-côtés. Il faut donc faire une voûte d’arête sur plan rec­tan­gu­laire. Cela n’est pas impos­sible (la preuve, Véze­lay…), mais cela est dif­fi­cile. C’est cette dif­fi­cul­té géo­mé­trique qui a fait craindre l’emploi de telles voûtes sur nef jusqu’à… Anzy-le-Duc.

Anzy fut à la fin du XIème siècle en quelque sorte le « chan­tier expé­ri­men­tal » de Véze­lay. On est en droit de pen­ser que ce petit prieu­ré non clu­ni­sien, en plein pays clu­ni­sien, cher­cha à se sin­gu­la­ri­ser par son archi­tec­ture en refu­sant le modèle de la grande abbaye voi­sine. On est aus­si en droit de pen­ser que Renaud de Semur (ori­gi­naire de Semur-en-Brion­nais, à quelques kilo­mètres d’Anzy) était ani­mé des mêmes moti­va­tions lorsqu’il mit en chan­tier la nef de l’abbatiale de Véze­lay après l’incendie de 1120. Quoi qu’il en soit, on opta à Véze­lay, pour une solu­tion auda­cieuse, en mul­ti­pliant les dimen­sions de l’église du prieu­ré brion­nais, mais en gar­dant le même agen­ce­ment archi­tec­tu­ral, et sur­tout la même solu­tion géo­mé­trique au pro­blème du plan rec­tan­gu­laire.

Ain­si, l’église de la Made­leine, grâce à ses voûtes d’arête, peut donc béné­fi­cier d’une lumière géné­reuse, savam­ment dosée et diri­gée (7), arri­vant direc­te­ment dans la nef par des baies per­cées dans le mur gout­te­reau. De plus, l’élévation inté­rieure se résume aux deux seuls « registres » néces­saires que sont les grandes arcades qui séparent la nef des bas-côtés et le mur gout­te­reau. Il n’y a plus de tri­bunes comme dans le Midi, ni de « faux tri­fo­rium » comme à Clu­ny…

2. Quelle solu­tion géo­mé­trique a été trou­vée pour résoudre le dif­fi­cile pro­blème que pose un plan rec­tan­gu­laire ?

(La même solu­tion que celle mise en œuvre à Anzy !)

Dans le prin­cipe, c’est rela­ti­ve­ment simple, dans la pra­tique, ce n’est pas tou­jours facile de le mon­trer.

Pour avoir deux arêtes qui se croisent par­fai­te­ment au som­met de la voûte, il faut que les deux points les plus hauts des deux ber­ceaux soient à la même alti­tude.

Mais comme ils n’ont pas le même dia­mètre, donc la même hau­teur (h=ø/2), à cause du plan rec­tan­gu­laire, on démarre le petit ber­ceau trans­ver­sal après le grand, afin « d’arriver » en même temps (voir figure 3 ci-des­sous). Élé­men­taire, non ?

Dans la pra­tique, cela pose deux pro­blèmes :
D’abord, com­ment déter­mi­ner le « point de départ » du petit ber­ceau ?
Ensuite, que devient la par­tie infé­rieure du grand ber­ceau, qui est en quelque sorte « hors voûte d’arête » ?

Le pre­mier pro­blème est solu­tion­né grâce aux outils de la géo­mé­trie. Néan­moins, nous devons avouer qu’au XIIème, on ne maî­tri­sait pas encore ces outils comme au XIXème ou au XXème ? Il suf­fit pour en avoir une idée de com­pa­rer les trois pre­mières tra­vées où les arêtes ne se croisent pas par­fai­te­ment au centre, avec les six autres, qui furent res­ti­tuées par Viol­let-le-Duc, où les arêtes forment bien deux dia­go­nales qui se croisent au centre de la tra­vée.

Le second pro­blème est solu­tion­né par une astuce qui est pour moi le « petit coup de génie d’Anzy ». On a tout sim­ple­ment noyé la par­tie de la voûte infé­rieure dans la maçon­ne­rie du mur gout­te­reau. Si nous obser­vons atten­ti­ve­ment ce grand ber­ceau, nous ne le voyons pas comme un ber­ceau en plein cintre, mais « ten­du», c’est-à-dire dont le centre du cercle est plus bas que la nais­sance de l’arc. Cette « petite imper­fec­tion esthé­tique » est cor­ri­gée par les arcs dou­bleaux et la frise cou­rant sous la voûte, qui sont, eux, en plein cintre.

3. Alors, une petite mer­veille ?

Je n’ai volon­tai­re­ment pas par­lé du maté­riau com­po­site uti­li­sé pour construire ces voûtes, ni de leur appa­reillage. Je ne par­le­rais pas non plus de l’ajout pos­té­rieur d’arcs-boutants qui n’a pas été sans poser de pro­blème.

Pour­tant, avec les visi­teurs, j’aime bien com­pa­rer ce chan­tier à d’autres grands chan­tiers qui ont mar­qué l’histoire de l’architecture comme celui du Dôme de Flo­rence au début du XVème ou celui de la Grande Arche de nos jours.

Modé­rons notre pro­pos. Le « chan­tier du siècle » res­te­ra celui de Saint-Denis, quelque vingt ans plus tard, avec la mise au point de la croi­sée d’ogive. De plus, recon­nais­sons que la maî­trise n’était pas par­faite puisqu’on jugea utile de lan­cer des tirants métal­liques à la base des voûtes comme en témoignent encore les cro­chets pla­cés au-des­sus des tailloirs des pre­miers cha­pi­teaux hauts.

Cha­cun sera juge d’apprécier la valeur de Véze­lay. Je vou­drais sim­ple­ment sou­li­gner l’audace et le génie de ces hommes, qui pour gagner le « com­bat de la lumière » et affir­mer leur iden­ti­té propre face à l’omniprésence de Clu­ny, pour dire leur foi au Res­sus­ci­té aus­si, n’ont pas hési­té à aller un peu plus loin.

Thier­ry Bet­tler
CASAin­fo n°37 – Jan­vier 1993

NOTES :
1. Les ber­ceaux trans­ver­saux de St-Phi­li­bert de Tour­nus, XIème, sont tout à fait un cas par­ti­cu­lier.
2. Appe­lé mur gout­te­reau car cou­ron­né d’une gout­tière.
3. Sans éclai­rage direct dans le Midi de la France ou en Auvergne (par exemple Ste-Foy de Conques ou N.D. d’Orcival). Avec éclai­rage en Bour­gogne sous l’influence de Clu­ny (par exemple St-Étienne de Nevers et pour l’architecture clu­ni­sienne, Paray-le-Monial).
4. Ce type de voûte exis­tait déjà à l’époque romaine, je cite­rais comme exemple la Basi­lique de Maxence à Rome.
5. Un très bel exemple d’une voûte de péné­tra­tion se trouve à Véze­lay, au-des­sus du tym­pan, dans le nar­thex.
6. C’est aus­si le cas pour un nar­thex ou une crypte qui peut se per­mettre des piliers médians (ex. Tour­nus).
7. Pen­sons à l’alignement des taches lumi­neuses au jour du sol­stice d’été.