L’orgue

L’orgue
L’orgue et la litur­gie

S’il est un élé­ment musi­cal pri­vi­lé­gié asso­cié à la litur­gie et à la reli­gion en géné­ral c’est bien de l’orgue qu’il s’agit. Cet ins­tru­ment est spon­ta­né­ment asso­cié à l’église et évoque pour la plu­part d’entre nous ce frin­guant amas de tuyaux juché sur une tri­bune au-des­sus de nos têtes à l’entrée des cathé­drales et qui déchaîne des cata­ractes de déci­bels et de vibra­tions propres à faire trem­bler tout l’édifice pour peu qu’un vir­tuose (quelque peu) méga­lo­mane (sou­vent) l’anime pour la sor­tie d’un mariage. Qu’est ce qui a bien pu for­mer cette per­cep­tion de l’orgue ? Quelle est sa place dans la litur­gie ? Deux ques­tions pas­sion­nantes que je me pro­pose de trai­ter main­te­nant.

L’orgue est appa­ru dans l’histoire de l’occident en 757 lorsque l’empereur Constan­tin Copro­nyme en offre un exem­plaire à Pépin le Bref. On connais­sait cet un ins­tru­ment depuis l’antiquité mais il pâtis­sait d’une répu­ta­tion sul­fu­reuse car asso­cié aux jeux du cirque, aus­si l’avait-on oublié. Consta­tons qu’il va dès lors se refaire une vir­gi­ni­té et se pré­pa­rer une belle car­rière.

L’instrument rudi­men­taire des ori­gines va être rapi­de­ment per­fec­tion­né et dès 1386 on pour­ra trou­ver à Rouen un orgue à deux cla­viers. L’installation en hau­teur est assez rapide éga­le­ment puisque au XVIème siècle on trouve à saint Marc à Venise par exemple deux tri­bunes cha­cune équi­pée d’un orgue et d’où deux chœurs pou­vaient se répondre. La fac­ture est alors suf­fi­sam­ment per­fec­tion­née pour que les per­for­mances tech­niques de l’instrument per­mettent l’émergence d’écoles de vir­tuoses.

Marc-Anton­lo et Giro­la­mo Cavaz­zo­ni, Andrea Gabrie­li en Ita­lie ; William Byrd ou John Bull en Angle­terre ; Swee­linck aux Pays Bas ou Tite­louze en France tous ces grands noms de la musique des XVIème et XVIIème siècles vont don­ner ses lettres de noblesse à l’orgue dans un style poly­pho­nique carac­té­ris­tique de la renais­sance .

Plus tard Nico­las de Gri­gny Die­trich Bux­te­hude ou Louis Cou­pe­rin pour­ront jouer sur les ins­tru­ments que nous qua­li­fions de » Baroques » de nos jours mais qui à l’époque étaient tout sim­ple­ment « des orgues ». L’orgue baroque est fami­lier à l’homme du XXème siècle : avec 3, 4 voire 5 cla­viers et un péda­lier, il pos­sède une sono­ri­té très claire, on y trouve des jeux d’anches dont on était très friand à l’époque. De plus il pos­sède déjà assez de puis­sance pour rem­plir les nefs des grandes églises et cathé­drales qu’il conquiert alors. C’est déjà l’instrument que Bach trans­cen­de­ra quelques décen­nies plus tard. Avec le Can­tor de Leip­zig l’orgue prend une place pré­pon­dé­rante dans l’histoire de la musique. Bach fera du cla­vier en géné­ral et de ceux l’orgue en par­ti­cu­lier l’outil pri­vi­lé­gié de ses tra­vaux les plus auda­cieux le tout dans un cadre litur­gique en tant que maître de cha­pelle de Saint Tho­mas (à Leip­zig).

Avec le XIXème siècle I’orgue s’installe dans la place qui est la sienne aujourd’hui. Les débor­de­ments du pre­mier roman­tisme augu­raient pour­tant mal de l’avenir. Pour mémoire ne ratez pas l’inénarrable « Scène pas­to­rale pour l’inauguration d’un orgue ou une messe de minuit » de Louis-James-Alfred Lefé­bure-Wély (sic) pour qui « la valse et l’ouverture d’opéra paraissent le sublime de l’Introït et de l’offertoire «. Peut-être est-il utile de pré­ci­ser que 50 ou 60 ans plus tard cette pièce aurait pu ser­vir à accom­pa­gner un film muet au Gau­mont Palace… Heu­reu­se­ment Franz Liszt remet de l’ordre dans le petit monde de l’orgue et donne l’exemple d’un style de com­po­si­tion à la fois plus auda­cieux plus rigou­reux et plus épu­ré. De bonnes habi­tudes ayant été prises l’orgue va retrou­ver son carac­tère émi­nem­ment sacré sous l’impulsion d’une nou­velle géné­ra­tion de com­po­si­teurs. Le pre­mier de ceux-ci leur « Pater Sera­phi­cus » est bien sûr César Franck qui à la tri­bune de Sainte Clo­tilde à Paris va don­ner un visage nou­veau à l’orgue litur­gique et ce grâce à un nou­veau type d’instrument qui s’impose à Paris dans cette deuxième moi­tié du XIXe siècle : l’orgue sym­pho­nique. En effet, le fac­teur Cavaillié-Coll a trans­for­mé l’instrument tra­di­tion­nel aux sono­ri­tés très claires pour lui faire gagner en puis­sance et timbre. Ce sont ces orgues que nous pou­vons encore entendre à Notre-Dame, Sainte-Clo­tilde ou Saint-Sul­pice.

A la suite de César Franck, I’école fran­çaise va s’illustrer dans la com­po­si­tion d’un réper­toire de haute qua­li­té musi­cale uti­li­sable dans le cadre de la Litur­gie. Les grandes tri­bunes pari­siennes : Notre Dame, la Made­leine, saint Eus­tache et bien d’autres en pro­vince sont tenues par des musi­ciens aus­si renom­més que Louis Vierne ou Charles-Marie Widor. Depuis, si la fac­ture a peu évo­lué, le réper­toire n’a ces­sé de s’enrichir. La qua­li­té des œuvres com­po­sées tout au long du XXème siècle est constante.

Ser­vie par des musi­ciens comme Mar­cel Dupré, Mau­rice Duru­flé, Jehan Alain, Oli­vier Mes­siaen, Pierre Coche­reau et tant d’autres, la musique pou­vait cou­ler un siècle serein d’autant que les grands orga­nistes actuels ne sont autres que Fran­çois-Hen­ri Hou­bart, Oli­vier Latry ou jean Guillou et que la relève est assu­rée.

Quant à la place de l’orgue dans la litur­gie nous savons déjà quelle est impor­tante, mais quelle est-elle ? En fait, l’organiste peut inter­ve­nir de deux manières. La plus cou­rante est l’accompagnement de l’assemblée ou d’un soliste pen­dant les can­tiques ou les par­ties chan­tées du com­mun de la litur­gie. L’accompagnement est géné­ra­le­ment com­po­sé d’une manière simple en accords, amples, avec des rythmes peu com­plexes ce qui per­met de suivre le plus faci­le­ment une assem­blée par­fois un peu pous­sive, avouons-le. L’autre forme d’intervention de l’orgue durant l’office est plus gra­ti­fiante pour l’organiste. Il s’agit en effet de d’habiter des silences pro­vo­qués par des évè­ne­ments pré­cis de la céré­mo­nie, prin­ci­pa­le­ment les pro­ces­sions. En effet, durant la pro­ces­sion d’entrée l’organiste pour­ra mettre en valeur les sono­ri­tés de l’instrument dont il est titu­laire en jouant une pièce solen­nelle ou majes­tueuse. La durée de l’offertoire est habi­tuel­le­ment dévo­lue à une impro­vi­sa­tion. Il s’agit alors pour, l’instrumentiste de faire valoir ses qua­li­tés de musi­cien. Sou­ve­nons-nous que sou­vent (ce n’est pas sys­té­ma­tique) ce que nous écou­tons pen­dant l’offertoire n’existait avant l’office que dans la tête de l’organiste. Enfin, la pro­ces­sion de sor­tie est l’occasion de jouer une pièce brillante et de mettre en valeur toutes les res­sources de vir­tuo­si­té de l’organiste.

Cet aper­çu sur l’orgue est for­cé­ment suc­cinct et incom­plet le sujet étant tel­le­ment vaste. Nous avons abor­dé ici avant tout l’école fran­çaise mais n’oublions pas tous les orga­nistes et toutes les orgues de tous les autres pays (de I’Allemagne à l’Amérique du Sud) Espé­rons seule­ment que ce petit article vous aura don­né envie de connaître mieux cet « empe­reur » des ins­tru­ments.

Pas­cal Majé­rus
CASA info n°57