Où placer l’autel ?

Où pla­cer l’autel ?
La place de l’autel et la forme litur­gique dans la litur­gie latine

Avant d’aborder cette déli­cate ques­tion, accep­tons de res­ter pru­dents et ne cher­chons pas dans l’Histoire des jus­ti­fi­ca­tifs à nos choix pré­sents et par­ti­sans. Ain­si, quand nous appre­nons que, dans les basi­liques romaines, la posi­tion de l’autel était cen­trale, gar­dons-nous d’en déduire trop hâti­ve­ment que la messe y était célé­brée comme après Vati­can II.

De même, si l’orientation des églises condi­tion­nait sou­vent la posi­tion du célé­brant et de l’assemblée, recon­nais­sons devant un retable baroque, obtu­rant la lumière de la fenêtre axiale, que la litur­gie dont il était le décor devait être assez éloi­gnée des célé­bra­tions pri­mi­tives. La diver­si­té des rituels exis­tant jusqu’au Concile de Trente (selon le dio­cèse ou la com­mu­nau­té reli­gieuse), ne per­met pas, en effet, de conclure de manière sim­pli­fi­ca­trice ; et toute ten­ta­tive de géné­ra­li­sa­tion ne peut qu’être hasar­deuse.

Tout au plus pou­vons-nous esquis­ser quelques ten­dances et remar­quer que chaque dis­po­si­tion litur­gique témoigne de la spi­ri­tua­li­té et de l’organisation ecclé­siale d’une époque…

1. De l’Église pri­mi­tive au IXème siècle

Le chris­tia­nisme s’est déve­lop­pé dans des contextes cultu­rels com­plé­men­taires : l’univers des syna­gogues, le monde orien­tal, l’empire romain. Les plans des églises conçues dans ces dif­fé­rents milieux étaient lar­ge­ment condi­tion­nés par les dis­po­si­tions res­pec­tives du célé­brant, des clercs et de l’assemblée, ain­si que par la néces­si­té de dis­tin­guer les deux par­ties de la messe : litur­gie de la Parole et litur­gie eucha­ris­tique.

Remar­quons tout d’abord que dans la syna­gogue, exis­taient plu­sieurs espaces :
– au milieu, la « chaire de Moïse», siège de céré­mo­nie, d’où les rab­bins ins­trui­saient le peuple ;
– à proxi­mi­té le lieu des­ti­né à lire la Torah (appe­lé bema par les grecs) ;
– au fond, cachée par un voile, l’arche des écri­tures, coffre en bois, com­pris comme le trône sur lequel Dieu invi­sible était pré­sent.

De chaque côté, étaient repré­sen­tés des ché­ru­bins en ado­ra­tion. Devant, brû­laient les lampes du chan­de­lier à sept branches.

Chaque syna­gogue était diri­gée vers le Saint des Saints, à Jéru­sa­lem, puisque le site du Temple était répu­té sacré. Il y a lieu de noter que la céré­mo­nie reli­gieuse hébraïque se pour­sui­vait à domi­cile par un repas rituel.

Les plus anciens modèles d’églises syriennes décou­vertes par les archéo­logues ou décrites dans les textes (Consti­tu­tions apos­to­liques, ou Didas­ca­lia Apos­to­lo­rum) repré­sentent une ver­sion chris­tia­ni­sée de la syna­gogue :

- le siège de l’évêque rem­place la chaire de Moïse,
– la table d’autel suc­cède à l’arche des écri­tures,
– l’orientation demeure mais est jus­ti­fiée par l’Orient géo­gra­phique et non plus par Jéru­sa­lem.
– Les femmes étant admises au culte, elles sont regrou­pées dans une par­tie de l’église sépa­rée de celle réser­vée aux hommes par un can­cel.

Cette dis­po­si­tion demeu­re­ra dans le rite nes­to­rien.

En Occi­dent, les pre­miers chré­tiens, dési­reux de ne pas célé­brer leur culte dans des lieux païens, inves­tirent les basi­liques, grands bâti­ments rec­tan­gu­laires laïcs, com­por­tant deux ran­gées de colonnes, où était ren­due pri­mi­ti­ve­ment la jus­tice. Au fond de ces grandes salles poly­va­lentes sié­geait le magis­trat dans une sorte de grande niche semi-cir­cu­laire, qui devien­dra l’abside ; dans la litur­gie romaine, il sera rem­pla­cé par l’évêque, entou­ré de son cler­gé.

L’autel était au centre, sur­mon­té d’un cibo­rium (ou bal­da­quin), avec entre ses colonnes, des rideaux (cf. le rite ambro­sien à Milan) ; l’assemblée était regrou­pée de part et d’autre. Au moment de l’eucharistie, le pon­tife s’avançait pour célé­brer. Selon l’usage ancien déjà évo­qué, il se tour­nait pen­dant toute cette par­tie de la litur­gie vers le soleil levant (du côté de l’entrée de l’édifice, l’abside étant à l’Ouest), image du Christ res­sus­ci­té (qui a triom­phé de la mort comme le soleil a vain­cu les ténèbres).

On ne peut donc pas dire véri­ta­ble­ment qu’il était tour­né vers le peuple (l’expression – « ver­sus popu­lum » – n’apparut qu’au XVIème siècle dans les rubriques des mis­sels romains), ni qu’il lui tour­nait le dos, puisqu’en fait chaque fidèle le voyait de pro­fil.

De plus, quand bien même les rideaux n’auraient pas été tirés, on peut dire fami­liè­re­ment « qu’il n’y avait rien à voir», puisque le célé­brant éten­dait sim­ple­ment les mains au-des­sus du pain et du vin pen­dant toute la prière eucha­ris­tique (les diverses mani­pu­la­tions et génu­flexions ne furent intro­duites que pro­gres­si­ve­ment au Moyen-Âge).

Par la suite, un chan­ge­ment radi­cal sur­vien­dra. Le chris­tia­nisme deve­nant reli­gion de masse, de nou­velles églises furent construites. On retint le plan des basi­liques mais on inver­sa (à par­tir d’environ 600) les dis­po­si­tions res­pec­tives de l’autel et du siège du célé­brant : le pre­mier fut trans­fé­ré dans l’abside sou­vent au-des­sus du tom­beau des saints) et le second, ain­si que les ambons, ins­ti­tués pour la pro­cla­ma­tion des textes sacrés, furent dépla­cés au centre. Puis, pro­gres­si­ve­ment, l’ensemble siège + ambons se rap­pro­che­ra de l’autel pour for­mer le chœur.

En effet, les laïcs ne com­mu­niaient plus (St Jean Chry­so­stome, patriarche de Constan­ti­nople à la fin du IVème siècle, le pre­mier, le regret­tait) et à la suite de l’action de Gré­goire le Grand, le cler­gé sécu­lier fut fré­quem­ment rem­pla­cé par des com­mu­nau­tés monas­tiques ; dès lors le culte était célé­bré à la place du peuple et non plus au milieu et avec le peuple.

On peut dater l’adoption défi­ni­tive de ce grand bou­le­ver­se­ment litur­gique des IXème/Xème siècles, grâce à un texte de 906 de Regi­non de Prüm, qui recom­mande la célé­bra­tion vers l’Orient et l’installation des absides à l’est, ce qui a pour consé­quence que le prêtre tourne le dos aux fidèles.

À la même époque, en Orient, se déve­lop­pa une autre forme car­rée d’édifice chré­tien rom­pant avec le modèle basi­li­cal :

- au centre était la par­tie réser­vée au cler­gé et à la litur­gie de la Parole ;
– sur le côté orien­tal était l’autel ;
– sur les trois autres côtés se trou­vaient les sièges des fidèles.

 2. Le contexte des XIème et XIIème siècles

On pou­vait alors ren­con­trer plu­sieurs types de lieux de culte, influen­cés par tous les modèles cités pré­cé­dem­ment (plans basi­li­caux, édi­fices à plan cen­trés…).

L’autel majeur était sou­vent au centre du sanc­tuaire (de manière à per­mettre au célé­brant d’en faire le tour pour l’encenser), bien visible, embel­li sur sa face prin­ci­pale par l’antependium (qui pou­vait être un riche pare­ment de tapis­se­rie), asso­cié à des reli­quaires, mais il pou­vait être caché par des rideaux pen­dant la prière eucha­ris­tique. Ain­si le chro­ni­queur Guillaume Durand, au XIIIème s., parle-t-il encore des « trois voiles de la messe » : celui qui cache les offrandes, celui qui entoure l’autel, et celui qui est sus­pen­du devant le chœur.

Par­fois il exis­tait une nette sépa­ra­tion entre le chœur, où se tenait le cler­gé, et la nef où se ras­sem­blaient les fidèles.

La maté­ria­li­sa­tion de cette cou­pure pou­vait être, comme en Bas-Ber­ry à Vic ou Lou­rouer, un mur peint à la façon des ico­no­stases d’Orient, ou une clô­ture en bois, sur laquelle s’appuyaient, du côté du chœur, une par­tie des stalles et, du côté de la nef deux autels.

La consé­quence (et l’origine ?) de ces dis­po­si­tions était alors une faible par­ti­ci­pa­tion des fidèles à l’eucharistie. Ils assis­taient au spec­tacle de rites accom­plis par le cler­gé, ils « enten­daient » la messe, s’émerveillaient de la beau­té des chants, admi­raient les fresques, mais ils étaient exclus de l’essentiel, les laïcs pieux se voyant conseiller de pour­suivre, durant l’office, leurs dévo­tions.

Dans les églises monas­tiques exis­taient, en plus du maître autel, de nom­breux autres autels secon­daires dédiés à des saints (36 à Saint-Vaast d’Arras, 30 à Saint-Riquier, 19 sur le plan idéal de Saint-Gall), et il était d’usage dans les pro­ces­sions d’aller de l’un à l’autre.

Dans les cathé­drales, le maître-autel était réser­vé à l’évêque, et un autre plus à l’est était uti­li­sé pour les messes quo­ti­diennes. En rai­son de cette diver­si­té, on peut sup­po­ser que le célé­brant n’avait pas par­tout la même posi­tion à l’autel : jusqu’à l’époque gothique, pou­vaient exis­ter des messes « face au peuple», sur­tout quand l’autel était au milieu de l’église, par exemple à la croi­sée du tran­sept ; mais dans le même édi­fice, il suf­fit d’observer, dans les cha­pelles du déam­bu­la­toire, l’emplacement des autels pour déduire que le célé­brant n’aurait pas eu la place suf­fi­sante pour célé­brer autre­ment que « dos au peuple ».

L’usage de conser­ver sys­té­ma­ti­que­ment le Saint Sacre­ment n’était pas répan­du. Cepen­dant pou­vaient exis­ter, pour gar­der les espèces consa­crées (sur­tout pour la com­mu­nion des malades), des cof­frets (il existe à Coire un exem­plaire du VIIIe s. en bois d’acacia recou­vert de feuilles d’or), des ciboires (voir celui de l’empereur Arnoul, du XIème siècle. jadis à Ratis­bonne, aujourd’hui à Munich ; avec ses quatre colonnes il res­semble beau­coup à l’artophorion que l’on trouve sur l’autel des églises byzan­tines). Ces réci­pients étaient soit posés sur l’autel, soit dans une niche pra­ti­quée sur le devant de ce der­nier, soit, plus tard dans des armoires litur­giques, amé­na­gées dans le mur nord du chœur. Par­fois, pour la véné­ra­tion des fidèles, le cler­gé sor­tait solen­nel­le­ment le Saint-Sacre­ment et le mon­trait dans une pyxide eucha­ris­tique. De même, les hos­ties consa­crées pou­vaient être conser­vées dans une « colombe eucha­ris­tique», sus­pen­due au-des­sus de l’autel (cf. orfè­vre­rie de Limoges).

Remar­quons enfin que, en plus du calice, de la patène et du ciboire, était posé sur l’autel, pen­dant la messe, l’évangéliaire, pré­cieux par ses diverses parures, par la magni­fi­cence de la reliure et des minia­tures du texte. Ain­si était attes­té que le Christ, pré­sent dans l’eucharistie, l’était aus­si dans sa Parole.

3. L’évolution du XIIIème au XVIIème siècle

Cer­taines pra­tiques litur­giques évo­quées ci-des­sus pou­vaient natu­rel­le­ment conduire à des dérives magiques. Voi­là pour­quoi, à par­tir du XIIIe siècle, plu­sieurs cou­rants cher­chèrent à les modi­fier. On défi­nit des lieux pour pro­cla­mer la Parole de Dieu, comme l’étaient les ambons de l’Église pri­mi­tive. Ain­si éle­va-t-on, au-des­sus, ou à la place, des murs de sépa­ra­tion, des tri­bunes appe­lées « jubés», d’où étaient faites les lec­tures. Cette redite pour le peuple (appe­lée prône), de la pre­mière par­tie de la messe, sou­vent en langue vul­gaire, s’enrichit bien­tôt, sous l’influence des ordres men­diants (fran­cis­cains, augus­tins, carmes, domi­ni­cains) de divers com­plé­ments : com­men­taires, ser­mons, homé­lies.

Les jubés rem­pla­çant pro­gres­si­ve­ment les clô­tures, on put encou­ra­ger davan­tage la « véné­ra­tion visuelle » (d’autant que, sou­vent, devant le jubé était un autre autel, dit « de la croix»). Ain­si intro­duit-on « l’élévation», après la consé­cra­tion, pour per­mettre aux fidèles, qui ne com­mu­niaient sou­vent qu’une fois l’an à Pâques, de pou­voir contem­pler, à chaque messe, le Corps et le Sang du Christ. Au-des­sus de l’autel, on dis­po­sa des « retables», tableaux ou bas-relief, repré­sen­tant des scènes de la Pas­sion ou de la vie des saints. Ces images suc­cé­daient à celles que les bâtis­seurs romans, à la suite de ceux d’Orient, figu­raient sur le cul de four des absides, de façon à mettre au-des­sus du célé­brant une évo­ca­tion du Ciel. Pour faci­li­ter cette pra­tique de l’adoration, on construi­sit éga­le­ment, pour conte­nir le Saint Sacre­ment, à la place des armoires litur­giques du XIIe siècle, des petites tours au Nord de l’autel (appe­lées éga­le­ment « cibo­rium»), rem­pla­cées à la Renais­sance par des taber­nacles sur l’autel même.

Cette ten­dance à la « visi­bi­li­té » trou­va son apo­gée avec le Concile de Trente (1545−1563). Les clô­tures et jubés com­men­cèrent, mal­gré de vives résis­tances, à être sup­pri­més (avec des excep­tions notables comme la recons­truc­tion de celui de Tour­nai en 1572). Des chaires furent édi­fiées dans la nef pour la pro­cla­ma­tion de l’Évangile et le prône, l’on inci­ta à déco­rer avec faste les absides, en exi­geant que l’autel soit trans­fé­ré le long du mur du fond quand il était au centre du sanc­tuaire.

L’idée ori­gi­nelle d’une assem­blée toute entière diri­gée vers le soleil levant fut ain­si rem­pla­cée par la réa­li­té d’une assem­blée contem­plant l’autel et son retable, ce qui entraî­na quelques consé­quences fâcheuses : lec­tures faites par le prêtre direc­te­ment à l’autel ; impos­si­bi­li­té de contour­ner celui-ci, pour l’encenser, quand il était sur­mon­té d’un retable ; théâ­tra­li­té d’une litur­gie qui emprun­tait pour ses solen­ni­tés aux règles de l’étiquette royale.

Mais le Concile de Trente eut aus­si un rôle uni­fi­ca­teur oppor­tun en impo­sant, en 1570, le mis­sel romain (d’où le rite dit de Saint Pie V). Dans l’Église, la manière de célé­brer l’eucharistie devait être ain­si la même en tout lieu, et la for­ma­tion du cler­gé, dans ce domaine, en fut faci­li­tée. Remar­quons qu’à la même époque (1526) Mar­tin Luther dans la « Messe alle­mande et l’ordonnance du culte divin » écri­vait : « Dans la vraie messe, entre vrais chré­tiens, il fau­drait que l’autel ne res­tât pas comme aujourd’hui et que le prêtre se trou­vât tou­jours tour­né vers le peuple comme, sans aucun doute, Christ l’a fait lors de la Cène. Mais cela peut attendre ».

4. La forme et la déco­ra­tion de l’autel médié­val

Puisque nous par­lons de l’autel, il est néces­saire d’évoquer les deux dimen­sions de l’eucharistie. D’une part, la mis­sion confiée par le Christ lors de la Cène aux apôtres («faites ceci en mémoire de moi») évoque l’image d’un repas par­ta­gé où l’autel devient table (cette concep­tion de la der­nière Cène a été pri­vi­lé­giée lors de l’aménagement de nom­breux sanc­tuaires après Vati­can II).

Mais, la mort du Christ, qui suit ce repas a aus­si la dimen­sion d’un sacri­fice, celui du Sau­veur, offert comme un agneau immo­lé, pour « enle­ver les pêchés du monde » ; l’autel se situe donc dans la tra­di­tion des tables de sacri­fice, que l’on ren­contre dans la plu­part des reli­gions antiques (et dans le judaïsme). Dans son sym­bo­lisme, l’autel est alors consi­dé­ré comme le corps du Christ cou­ché dans le sépulcre, la nappe blanche figure son lin­ceul, les cinq croix de consé­cra­tion sont les cinq plaies par où son sang a été ver­sé, les marches qui y conduisent sont les corps des mar­tyrs qui ont souf­fert pour lui.

Au Moyen-Age, l’Église cher­che­ra à conju­guer ces dif­fé­rents aspects. L’autel est éga­le­ment tou­jours asso­cié au culte des reliques. Dans la pierre est amé­na­gé un « sépulcre», cavi­té des­ti­née à conte­nir des reliques de saints, néces­saires pour la célé­bra­tion de la messe. Dans cette pers­pec­tive, l’autel fait par­tie d’un ensemble table/pierre de sacrifice/tombeau ; les corps saints sont sous lui, der­rière lui ou au-des­sus de lui, sus­pen­dus dans un reli­quaire.

Les formes les plus anciennes retrou­vées sont des tables posées sur une ou plu­sieurs colonnes : Mont­réal en Bour­gogne, XIIème s.; Bois-Sainte-Marie en Saône-et-Loire, XIème s., Saint-Ser­nin de Tou­louse, mais aus­si Conques et les tables de marbre pyré­néen (Nar­bonne, Rodez…). Dans la plu­part des cas, il s’agit de rec­tangles ou de car­rés mais il existe aus­si, comme en Franche-Com­té des tables cir­cu­laires. On conserve éga­le­ment de l’époque médié­vale des autels dits « por­ta­tifs » (cf. Conques), petites tablettes conte­nant des reliques, habi­tuel­le­ment conser­vées dans une niche du maître-autel et per­met­tant, en les trans­por­tant, de dire la messe sur des pierres ou des tables non consa­crées. Dans le Sud-Ouest, Lan­gue­doc et Espagne, la déco­ra­tion de l’autel pré­sente sou­vent des simi­li­tudes avec celle des façades.

Ain­si retrouve-t-on les mêmes thèmes déco­ra­tifs sur l’autel de Saint-Ser­nin de Tou­louse ou aux por­tails de Mois­sac, Beau­lieu ou Souillac. De même, au tym­pan de Caren­nac (Quer­cy), deux rangs d’apôtres assis autour du Christ imitent la com­po­si­tion d’un devant d’autel (avec les clous d’orfèvrerie).

On voit ain­si les rôles de lieu de com­mu­ni­ca­tion entre Dieu et les hommes, de « seuil de pas­sage » entre le sacré et le pro­fane, qui sont sug­gé­rés.

Des repré­sen­ta­tions gra­phiques existent des chœurs de Saint-Denis, de la cathé­drale d’Arras, de Notre-Dame de Paris, où l’autel prin­ci­pal (fin XIIIème/début XIVème) était sur­mon­té de la châsse de saint Mar­cel, sus­pen­due sous un grand bal­da­quin. À la Sainte-Cha­pelle (XIIIème s.) exis­tait un ensemble for­mé du maître-autel et, quelques mètres der­rière, devant le reli­quaire, d’un autre autel dit « de retro ». À Saint-Denis, on remarque deux autels : celui de la cha­pelle de la Vierge éle­vé par saint Louis et celui de saint Fir­min, asso­cié à un retable repré­sen­tant le Christ, les quatre évan­gé­listes et, des deux côtés, les apôtres. À Val­ca­brère, près de Saint-Ber­trand de Com­minges existe un autel du XIIIème s. avec un édi­cule sur lequel est posé un reli­quaire. Lorsque les autels étaient pleins, ils pou­vaient conser­ver, par la pré­sence de colonnes en relief, l’apparence d’un meuble, d’une table. À par­tir du XVIème, l’autel lui-même pren­dra sou­vent la forme d’un sar­co­phage scel­lé.

La prin­ci­pale conclu­sion de cet inven­taire, qui ne sau­rait en quelques lignes étu­dier tous les aspects de ce pro­blème litur­gique, est donc que jusqu’au XVIIème siècle, une grande diver­si­té a exis­té dans les célé­bra­tions de l’Occident catho­lique. Le concile de Trente a essayé d’unifier ces pra­tiques, mais sans tou­jours y par­ve­nir : ain­si a-t-on par­fois conser­vé dans cer­taines pro­vinces – cf. la Corse – des usages et des chants propres pro­ba­ble­ment d’origine très ancienne.

Gérard Guillaume

SOURCES :
Art et litur­gie, par le Père Louis Bouyer, Foi vivante, Éd. du Cerf, 1991.
His­toire de la France reli­gieuse, sous la direc­tion de Jacques Le Goff et René Rémond.
La Cathé­drale, d’Alain Erlande-Bran­den­burg.
Ency­clo­pé­die médié­vale, de Viol­let le Duc.
Articles de dif­fé­rents archéo­logues et litur­gistes : J.F. Dol­ger, J. Braun, J.A. Jung­mann, Otto Nuss­baum, Erik Peter­son, Cyrille Vogel, R. Vieillard, Klaus Gam­ber.
Glos­saire et Lexique des sym­boles, Édi­tions Zodiaque.