Où placer l’autel ?

 2. Le contexte des XIème et XIIème siècles

On pou­vait alors ren­con­trer plu­sieurs types de lieux de culte, influen­cés par tous les modèles cités pré­cé­dem­ment (plans basi­li­caux, édi­fices à plan cen­trés…).

L’au­tel majeur était sou­vent au centre du sanc­tuaire (de manière à per­mettre au célé­brant d’en faire le tour pour l’en­cen­ser), bien visible, embel­li sur sa face prin­ci­pale par l’an­te­pen­dium (qui pou­vait être un riche pare­ment de tapis­se­rie), asso­cié à des reli­quaires, mais il pou­vait être caché par des rideaux pen­dant la prière eucha­ris­tique. Ain­si le chro­ni­queur Guillaume Durand, au XIIIème s., parle-t-il encore des « trois voiles de la messe » : celui qui cache les offrandes, celui qui entoure l’au­tel, et celui qui est sus­pen­du devant le chœur.

Par­fois il exis­tait une nette sépa­ra­tion entre le chœur, où se tenait le cler­gé, et la nef où se ras­sem­blaient les fidèles.

La maté­ria­li­sa­tion de cette cou­pure pou­vait être, comme en Bas-Ber­ry à Vic ou Lou­rouer, un mur peint à la façon des ico­no­stases d’O­rient, ou une clô­ture en bois, sur laquelle s’ap­puyaient, du côté du chœur, une par­tie des stalles et, du côté de la nef deux autels.

La consé­quence (et l’o­ri­gine ?) de ces dis­po­si­tions était alors une faible par­ti­ci­pa­tion des fidèles à l’eu­cha­ris­tie. Ils assis­taient au spec­tacle de rites accom­plis par le cler­gé, ils « enten­daient » la messe, s’é­mer­veillaient de la beau­té des chants, admi­raient les fresques, mais ils étaient exclus de l’es­sen­tiel, les laïcs pieux se voyant conseiller de pour­suivre, durant l’of­fice, leurs dévo­tions.

Dans les églises monas­tiques exis­taient, en plus du maître autel, de nom­breux autres autels secon­daires dédiés à des saints (36 à Saint-Vaast d’Ar­ras, 30 à Saint-Riquier, 19 sur le plan idéal de Saint-Gall), et il était d’u­sage dans les pro­ces­sions d’al­ler de l’un à l’autre.

Dans les cathé­drales, le maître-autel était réser­vé à l’é­vêque, et un autre plus à l’est était uti­li­sé pour les messes quo­ti­diennes. En rai­son de cette diver­si­té, on peut sup­po­ser que le célé­brant n’a­vait pas par­tout la même posi­tion à l’au­tel : jus­qu’à l’é­poque gothique, pou­vaient exis­ter des messes « face au peuple », sur­tout quand l’au­tel était au milieu de l’é­glise, par exemple à la croi­sée du tran­sept ; mais dans le même édi­fice, il suf­fit d’ob­ser­ver, dans les cha­pelles du déam­bu­la­toire, l’emplacement des autels pour déduire que le célé­brant n’au­rait pas eu la place suf­fi­sante pour célé­brer autre­ment que « dos au peuple ».

L’u­sage de conser­ver sys­té­ma­ti­que­ment le Saint Sacre­ment n’é­tait pas répan­du. Cepen­dant pou­vaient exis­ter, pour gar­der les espèces consa­crées (sur­tout pour la com­mu­nion des malades), des cof­frets (il existe à Coire un exem­plaire du VIIIe s. en bois d’a­ca­cia recou­vert de feuilles d’or), des ciboires (voir celui de l’empereur Arnoul, du XIème siècle. jadis à Ratis­bonne, aujourd’­hui à Munich ; avec ses quatre colonnes il res­semble beau­coup à l’ar­to­pho­rion que l’on trouve sur l’au­tel des églises byzan­tines). Ces réci­pients étaient soit posés sur l’au­tel, soit dans une niche pra­ti­quée sur le devant de ce der­nier, soit, plus tard dans des armoires litur­giques, amé­na­gées dans le mur nord du chœur. Par­fois, pour la véné­ra­tion des fidèles, le cler­gé sor­tait solen­nel­le­ment le Saint-Sacre­ment et le mon­trait dans une pyxide eucha­ris­tique. De même, les hos­ties consa­crées pou­vaient être conser­vées dans une « colombe eucha­ris­tique », sus­pen­due au-des­sus de l’au­tel (cf. orfè­vre­rie de Limoges).

Remar­quons enfin que, en plus du calice, de la patène et du ciboire, était posé sur l’au­tel, pen­dant la messe, l’é­van­gé­liaire, pré­cieux par ses diverses parures, par la magni­fi­cence de la reliure et des minia­tures du texte. Ain­si était attes­té que le Christ, pré­sent dans l’eu­cha­ris­tie, l’é­tait aus­si dans sa Parole.

3. L’é­vo­lu­tion du XIIIème au XVIIème siècle

Cer­taines pra­tiques litur­giques évo­quées ci-des­sus pou­vaient natu­rel­le­ment conduire à des dérives magiques. Voi­là pour­quoi, à par­tir du XIIIe siècle, plu­sieurs cou­rants cher­chèrent à les modi­fier. On défi­nit des lieux pour pro­cla­mer la Parole de Dieu, comme l’é­taient les ambons de l’É­glise pri­mi­tive. Ain­si éle­va-t-on, au-des­sus, ou à la place, des murs de sépa­ra­tion, des tri­bunes appe­lées « jubés », d’où étaient faites les lec­tures. Cette redite pour le peuple (appe­lée prône), de la pre­mière par­tie de la messe, sou­vent en langue vul­gaire, s’en­ri­chit bien­tôt, sous l’in­fluence des ordres men­diants (fran­cis­cains, augus­tins, carmes, domi­ni­cains) de divers com­plé­ments : com­men­taires, ser­mons, homé­lies.

Les jubés rem­pla­çant pro­gres­si­ve­ment les clô­tures, on put encou­ra­ger davan­tage la « véné­ra­tion visuelle » (d’au­tant que, sou­vent, devant le jubé était un autre autel, dit « de la croix »). Ain­si intro­duit-on « l’é­lé­va­tion », après la consé­cra­tion, pour per­mettre aux fidèles, qui ne com­mu­niaient sou­vent qu’une fois l’an à Pâques, de pou­voir contem­pler, à chaque messe, le Corps et le Sang du Christ. Au-des­sus de l’au­tel, on dis­po­sa des « retables », tableaux ou bas-relief, repré­sen­tant des scènes de la Pas­sion ou de la vie des saints. Ces images suc­cé­daient à celles que les bâtis­seurs romans, à la suite de ceux d’O­rient, figu­raient sur le cul de four des absides, de façon à mettre au-des­sus du célé­brant une évo­ca­tion du Ciel. Pour faci­li­ter cette pra­tique de l’a­do­ra­tion, on construi­sit éga­le­ment, pour conte­nir le Saint Sacre­ment, à la place des armoires litur­giques du XIIe siècle, des petites tours au Nord de l’au­tel (appe­lées éga­le­ment « cibo­rium »), rem­pla­cées à la Renais­sance par des taber­nacles sur l’au­tel même.

Cette ten­dance à la « visi­bi­li­té » trou­va son apo­gée avec le Concile de Trente (1545−1563). Les clô­tures et jubés com­men­cèrent, mal­gré de vives résis­tances, à être sup­pri­més (avec des excep­tions notables comme la recons­truc­tion de celui de Tour­nai en 1572). Des chaires furent édi­fiées dans la nef pour la pro­cla­ma­tion de l’É­van­gile et le prône, l’on inci­ta à déco­rer avec faste les absides, en exi­geant que l’au­tel soit trans­fé­ré le long du mur du fond quand il était au centre du sanc­tuaire.

L’i­dée ori­gi­nelle d’une assem­blée toute entière diri­gée vers le soleil levant fut ain­si rem­pla­cée par la réa­li­té d’une assem­blée contem­plant l’au­tel et son retable, ce qui entraî­na quelques consé­quences fâcheuses : lec­tures faites par le prêtre direc­te­ment à l’au­tel ; impos­si­bi­li­té de contour­ner celui-ci, pour l’en­cen­ser, quand il était sur­mon­té d’un retable ; théâ­tra­li­té d’une litur­gie qui emprun­tait pour ses solen­ni­tés aux règles de l’é­ti­quette royale.

Mais le Concile de Trente eut aus­si un rôle uni­fi­ca­teur oppor­tun en impo­sant, en 1570, le mis­sel romain (d’où le rite dit de Saint Pie V). Dans l’É­glise, la manière de célé­brer l’eu­cha­ris­tie devait être ain­si la même en tout lieu, et la for­ma­tion du cler­gé, dans ce domaine, en fut faci­li­tée. Remar­quons qu’à la même époque (1526) Mar­tin Luther dans la « Messe alle­mande et l’or­don­nance du culte divin » écri­vait : « Dans la vraie messe, entre vrais chré­tiens, il fau­drait que l’au­tel ne res­tât pas comme aujourd’­hui et que le prêtre se trou­vât tou­jours tour­né vers le peuple comme, sans aucun doute, Christ l’a fait lors de la Cène. Mais cela peut attendre ».

4. La forme et la déco­ra­tion de l’au­tel médié­val

Puisque nous par­lons de l’au­tel, il est néces­saire d’é­vo­quer les deux dimen­sions de l’eu­cha­ris­tie. D’une part, la mis­sion confiée par le Christ lors de la Cène aux apôtres (« faites ceci en mémoire de moi ») évoque l’i­mage d’un repas par­ta­gé où l’au­tel devient table (cette concep­tion de la der­nière Cène a été pri­vi­lé­giée lors de l’a­mé­na­ge­ment de nom­breux sanc­tuaires après Vati­can II).

Mais, la mort du Christ, qui suit ce repas a aus­si la dimen­sion d’un sacri­fice, celui du Sau­veur, offert comme un agneau immo­lé, pour « enle­ver les pêchés du monde » ; l’au­tel se situe donc dans la tra­di­tion des tables de sacri­fice, que l’on ren­contre dans la plu­part des reli­gions antiques (et dans le judaïsme). Dans son sym­bo­lisme, l’au­tel est alors consi­dé­ré comme le corps du Christ cou­ché dans le sépulcre, la nappe blanche figure son lin­ceul, les cinq croix de consé­cra­tion sont les cinq plaies par où son sang a été ver­sé, les marches qui y conduisent sont les corps des mar­tyrs qui ont souf­fert pour lui.

Au Moyen-Age, l’É­glise cher­che­ra à conju­guer ces dif­fé­rents aspects. L’au­tel est éga­le­ment tou­jours asso­cié au culte des reliques. Dans la pierre est amé­na­gé un « sépulcre », cavi­té des­ti­née à conte­nir des reliques de saints, néces­saires pour la célé­bra­tion de la messe. Dans cette pers­pec­tive, l’au­tel fait par­tie d’un ensemble table/pierre de sacrifice/tombeau ; les corps saints sont sous lui, der­rière lui ou au-des­sus de lui, sus­pen­dus dans un reli­quaire.

Les formes les plus anciennes retrou­vées sont des tables posées sur une ou plu­sieurs colonnes : Mont­réal en Bour­gogne, XIIème s.; Bois-Sainte-Marie en Saône-et-Loire, XIème s., Saint-Ser­nin de Tou­louse, mais aus­si Conques et les tables de marbre pyré­néen (Nar­bonne, Rodez…). Dans la plu­part des cas, il s’a­git de rec­tangles ou de car­rés mais il existe aus­si, comme en Franche-Com­té des tables cir­cu­laires. On conserve éga­le­ment de l’é­poque médié­vale des autels dits « por­ta­tifs » (cf. Conques), petites tablettes conte­nant des reliques, habi­tuel­le­ment conser­vées dans une niche du maître-autel et per­met­tant, en les trans­por­tant, de dire la messe sur des pierres ou des tables non consa­crées. Dans le Sud-Ouest, Lan­gue­doc et Espagne, la déco­ra­tion de l’au­tel pré­sente sou­vent des simi­li­tudes avec celle des façades.

Ain­si retrouve-t-on les mêmes thèmes déco­ra­tifs sur l’au­tel de Saint-Ser­nin de Tou­louse ou aux por­tails de Mois­sac, Beau­lieu ou Souillac. De même, au tym­pan de Caren­nac (Quer­cy), deux rangs d’a­pôtres assis autour du Christ imitent la com­po­si­tion d’un devant d’au­tel (avec les clous d’or­fè­vre­rie).

On voit ain­si les rôles de lieu de com­mu­ni­ca­tion entre Dieu et les hommes, de « seuil de pas­sage » entre le sacré et le pro­fane, qui sont sug­gé­rés.

Des repré­sen­ta­tions gra­phiques existent des chœurs de Saint-Denis, de la cathé­drale d’Ar­ras, de Notre-Dame de Paris, où l’au­tel prin­ci­pal (fin XIIIème/début XIVème) était sur­mon­té de la châsse de saint Mar­cel, sus­pen­due sous un grand bal­da­quin. À la Sainte-Cha­pelle (XIIIème s.) exis­tait un ensemble for­mé du maître-autel et, quelques mètres der­rière, devant le reli­quaire, d’un autre autel dit « de retro ». À Saint-Denis, on remarque deux autels : celui de la cha­pelle de la Vierge éle­vé par saint Louis et celui de saint Fir­min, asso­cié à un retable repré­sen­tant le Christ, les quatre évan­gé­listes et, des deux côtés, les apôtres. À Val­ca­brère, près de Saint-Ber­trand de Com­minges existe un autel du XIIIème s. avec un édi­cule sur lequel est posé un reli­quaire. Lorsque les autels étaient pleins, ils pou­vaient conser­ver, par la pré­sence de colonnes en relief, l’ap­pa­rence d’un meuble, d’une table. À par­tir du XVIème, l’au­tel lui-même pren­dra sou­vent la forme d’un sar­co­phage scel­lé.

La prin­ci­pale conclu­sion de cet inven­taire, qui ne sau­rait en quelques lignes étu­dier tous les aspects de ce pro­blème litur­gique, est donc que jus­qu’au XVIIème siècle, une grande diver­si­té a exis­té dans les célé­bra­tions de l’Oc­ci­dent catho­lique. Le concile de Trente a essayé d’u­ni­fier ces pra­tiques, mais sans tou­jours y par­ve­nir : ain­si a‑t-on par­fois conser­vé dans cer­taines pro­vinces – cf. la Corse – des usages et des chants propres pro­ba­ble­ment d’o­ri­gine très ancienne.

Gérard Guillaume

SOURCES :
Art et litur­gie, par le Père Louis Bouyer, Foi vivante, Éd. du Cerf, 1991.
His­toire de la France reli­gieuse, sous la direc­tion de Jacques Le Goff et René Rémond.
La Cathé­drale, d’Alain Erlande-Bran­den­burg.
Ency­clo­pé­die médié­vale, de Viol­let le Duc.
Articles de dif­fé­rents archéo­logues et litur­gistes : J.F. Dol­ger, J. Braun, J.A. Jung­mann, Otto Nuss­baum, Erik Peter­son, Cyrille Vogel, R. Vieillard, Klaus Gam­ber.
Glos­saire et Lexique des sym­boles, Édi­tions Zodiaque.