Qu’est-ce qu’une église ?

Qu’est-ce qu’une église ?

Eccle­sia, en grec, c’est la com­mu­nau­té qui se réunit, l’Église, et par exten­sion le bâti­ment qui abrite ses réunions, l’église. Il semble donc évident que chaque com­mu­nau­té, avec ses dif­fé­rences et dans son évo­lu­tion modèle le bâti­ment à son propre usage et l’ornementation de l’église (enten­dons par là les objets de culte aus­si bien que le mobi­lier et la déco­ra­tion) à l’idée qu’elle se fait d’une litur­gie ou à l’image qu’elle se fait de Dieu et du rap­port entre Dieu et l’homme.

Les fac­teurs de diver­si­té sont de plu­sieurs ordres :

- tech­niques : décou­vertes nou­velles telles que l’ogive…

- sociaux et éco­no­miques : implan­ta­tion dans une socié­té rurale ou urbaine, pros­pé­ri­té éco­no­mique ou pau­vre­té, guerres…

- spi­ri­tuels : varia­tions de la sen­si­bi­li­té liées aux phé­no­mènes éco­no­miques et sociaux, créa­tions d’ordres reli­gieux…

Nous nous arrê­te­rons au Moyen-Age et nous nous conten­te­rons d’aborder la fonc­tion des bâti­ments. Selon que la com­mu­nau­té accor­de­ra plus d’importance à la litur­gie de la parole, à l’Eucharistie, au chant et aux pro­ces­sions, selon qu’elle se com­po­se­ra davan­tage de laïcs ou de moines, elle adap­te­ra le plan et l’espace de l’église à ses besoins.

 

1. Les dif­fé­rents élé­ments d’une église et leur des­ti­na­tion

Le chœur. L’abside est le saint des saints, la place de l’autel et du célé­brant. Le reste du chœur est réser­vé aux clercs ; il est donc par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pé dans une église monas­tique, par l’ajout de tra­vées droites.

Le tran­sept. A prio­ri, il est aus­si réser­vé aux clercs ain­si qu’aux per­sonnes jouant un rôle dans la céré­mo­nie (chan­teurs par exemple). Dans les églises béné­dic­tines, il est très déve­lop­pé, et par­fois même dédou­blé (Clu­ny, St-Benoît-sur-Loire). Dans les grandes églises de pèle­ri­nage (St-Ser­nin de Tou­louse, Conques), il est ouvert pour faci­li­ter la cir­cu­la­tion des fidèles.

La nef accueille le peuple chré­tien, d’où son impor­tance dans les églises de pèle­ri­nage et les cathé­drales.

Voyons main­te­nant les élé­ments archi­tec­tu­raux moins sys­té­ma­tiques :

Le déam­bu­la­toire n’existait pas dans les basi­liques antiques. Sa créa­tion est liée au déve­lop­pe­ment du culte des saints. Voie d’accès aux cha­pelles secon­daires, il est emprun­té par les pro­ces­sions des pèle­rins (avec un sens gira­toire).

La crypte, éga­le­ment liée au culte des reliques, reçoit de la même façon les pèle­rins.

Le nar­thex est un élé­ment plus rare. Spi­ri­tuel­le­ment, il marque l’entrée dans la demeure de Dieu. Il abrite les caté­chu­mènes (très rares à l’époque romane), les pèle­rins et les péni­tents.

 2. Quelques types d’églises

Les chré­tiens des pre­miers siècles ont adop­té natu­rel­le­ment pour leurs cultes le bâti­ment uti­li­sé pour les réunions civiles et le tri­bu­nal, la basi­lique romaine : au bout d’une grande salle rec­tan­gu­laire où se tient l’assistance, le magis­trat siège dans une très petite abside. C’est là que sera ins­tal­lé le trône de l’évêque, la cathèdre. Ceci illustre bien qu’à l’époque constan­ti­nienne, les évêques furent assi­mi­lés aux hauts fonc­tion­naires de l’État. Dans la salle, juste devant le magis­trat, se tenaient ses asses­seurs ; cette place devien­dra celle du cler­gé. L’autel, d’abord situé au milieu des fidèles, pour une com­mu­nau­té qui par­ta­geait le repas de l’Eucharistie, sera rame­né par saint Gré­goire dans le chœur, à un moment où la com­mu­nion dimi­nue.

Les petites églises parois­siales gardent gros­so modo, en le rédui­sant aux dimen­sions de leur com­mu­nau­té, le plan de la basi­lique romaine. Elles n’ont besoin que d’un petit chœur pour un célé­brant seul fai­sant une litur­gie sans faste, une petite nef pour peu d’assistance, et un clo­cher pour appe­ler les parois­siens à la messe. N’était l’application de nou­velles tech­niques, l’église parois­siale évo­lue­rait très peu. Ce sont les com­mu­nau­tés impor­tantes, reli­gieuses ou cathé­drales, qui, déve­lop­pant la litur­gie, vont modi­fier leurs églises à cet effet.

La litur­gie monas­tique caro­lin­gienne (et son pro­lon­ge­ment dans l’Empire ger­ma­nique, la litur­gie otto­nienne) accor­de­ra une très grande place aux chants et aux pro­ces­sions. Cer­taines par­ties des offices sont dites sur d’autres autels que l’autel prin­ci­pal. Dans le plan des églises caro­lin­giennes, cela va se mar­quer par la pré­sence de deux pôles litur­giques, deux chœurs oppo­sés, aux deux bouts de l’église, abri­tant cha­cun un groupe vocal.

Les églises béné­dic­tines doivent abri­ter de nom­breux moines, pour sept offices quo­ti­diens, dans des litur­gies sou­vent fas­tueuses, avec des pro­ces­sions de toute la com­mu­nau­té monas­tique, mais sans aucune par­ti­ci­pa­tion des fidèles ; ceux-ci se contentent d’assister depuis la nef. Ces litur­gies ont don­né nais­sance à des églises où le chœur et le tran­sept sont par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pés, afin de loger tous les moines le plus près pos­sible de l’autel. En revanche, le déam­bu­la­toire n’est pas indis­pen­sable, car la com­mu­nau­té, qui fait seule les pro­ces­sions, dis­pose pour cela de toute l’église. Par­fois des tri­bunes de tran­sept abritent des chœurs vocaux ou des ermites. Indis­pen­sables aus­si, un accès direct du cloître à l’église, donc une porte sur le côté de la nef.

Les églises cis­ter­ciennes ont réso­lu l’occupation de l’église dif­fé­rem­ment : les moines de chœur occupent le chœur, le tran­sept et la par­tie haute de la nef, les convers le bas de la nef, les laïcs qui s’aventureraient à venir aux offices étant confi­nés tout au fond de l’église.

Pour une église de pèle­ri­nage, les impé­ra­tifs sont de rece­voir des foules de pèle­rins, en faci­li­tant la cir­cu­la­tion inté­rieure pour leur per­mettre de faire leurs dévo­tions devant les reliques. De grands espaces sont pré­vus pour les accueillir : une nef sou­vent longue, un tran­sept très saillant, élar­gi par deux bas-côtés, qui per­met de regrou­per les pèle­rins le plus près pos­sible du chœur et des reliques, des tri­bunes dans la nef, espace sup­plé­men­taire uti­li­sé pour les plus grandes céré­mo­nies. Bien sûr, il n’est pas ques­tion de bancs, ni de chaises pour les fidèles, pas plus que dans aucune église médié­vale. Des bas-côtés et un déam­bu­la­toire à sens gira­toire faci­litent la cir­cu­la­tion et per­mettent de faire le tour du chœur, en s’arrêtant devant les cha­pelles rayon­nantes dédiées aux saints. La crypte, qui contient en géné­ral les reliques du saint prin­ci­pal, a elle aus­si un sens de cir­cu­la­tion relié par deux esca­liers.

Dans les monas­tères béné­dic­tins pos­sé­dant des reliques, il y a un conflit per­ma­nent entre les deux fonc­tions de l’église, la fonc­tion de pèle­ri­nage et la fonc­tion com­mu­nau­taire. L’église de Conques a été recons­truite au XIIe siècle sur un plan mixte, pour allier ces deux usages. Du plan monas­tique, elle conserve la nef courte et les absi­dioles éche­lon­nées, mais, pour les besoins des pèle­rins, l’absidiole la plus proche du chœur est pro­lon­gée et trans­for­mée en déam­bu­la­toire ; le tran­sept, très saillant et très large, per­met de mas­ser les pèle­rins près du chœur, dans le fond duquel sont conser­vées les reliques de sainte Foy.

Dans les cathé­drales, la litur­gie est fas­tueuse. L’équipe de célé­bra­tion (l’évêque et les cha­noines) occupe le chœur. La nef, qui doit accueillir une com­mu­nau­té for­mée non seule­ment de la cité épis­co­pale, mais aus­si de tout le dio­cèse, doit être très vaste.

Au XIIIe siècle, les églises des domi­ni­cains vont inno­ver. Les frères prê­cheurs, comme leur nom l’indique, prêchent. Ce n’est plus l’office com­mu­nau­taire qui influe sur le plan, ce n’est même pas tant l’Eucharistie que la pré­di­ca­tion au peuple. Il faut que le pré­di­ca­teur puisse être enten­du et vu de tous. Finis le tran­sept et les bas-côtés. Le pré­di­ca­teur est pla­cé au centre de l’église, qui rede­vient une simple nef ter­mi­née par un chœur. On ne revient tou­te­fois pas à la basi­lique romaine pla­fon­née : on uti­lise les tech­niques gothiques de voû­te­ment, mais on réduit le nombre de places aveugles en construi­sant une seule file de colonnes.

Diver­si­té des plans, cor­res­pon­dant à une diver­si­té des com­mu­nau­tés chré­tiennes et des litur­gies. Cela nous invite à regar­der l’espace d’une église comme un lieu habi­té, et comme un lieu construit à la mesure de ses habi­tants. C’est une pre­mière approche, la plus aus­tère peut-être, la moins chro­no­lo­gique sans doute : la fonc­tion condi­tionne l’espace, sans sou­ci des siècles. La déco­ra­tion des églises, l’ornementation des autels (il y a un monde entre l’autel roman de St-Ser­nin de Tou­louse et les autels baroques bre­tons à retable en bois doré), seraient une approche plus sen­sible, qui mon­tre­rait une évo­lu­tion chro­no­lo­gique, mar­quée par les évé­ne­ments his­to­riques (guerres, famines ou pros­pé­ri­té, épi­dé­mies…) et liée aux rela­tions que les hommes entre­tiennent avec Dieu (pié­té inti­miste ou plus triom­pha­liste…).

Anne-Fran­çoise Leur­quin
CASAin­fo n°31 – Novembre 1991