Qu’est-ce qu’une église ?

 2. Quelques types d’é­glises

Les chré­tiens des pre­miers siècles ont adop­té natu­rel­le­ment pour leurs cultes le bâti­ment uti­li­sé pour les réunions civiles et le tri­bu­nal, la basi­lique romaine : au bout d’une grande salle rec­tan­gu­laire où se tient l’as­sis­tance, le magis­trat siège dans une très petite abside. C’est là que sera ins­tal­lé le trône de l’é­vêque, la cathèdre. Ceci illustre bien qu’à l’é­poque constan­ti­nienne, les évêques furent assi­mi­lés aux hauts fonc­tion­naires de l’É­tat. Dans la salle, juste devant le magis­trat, se tenaient ses asses­seurs ; cette place devien­dra celle du cler­gé. L’au­tel, d’a­bord situé au milieu des fidèles, pour une com­mu­nau­té qui par­ta­geait le repas de l’Eu­cha­ris­tie, sera rame­né par saint Gré­goire dans le chœur, à un moment où la com­mu­nion dimi­nue.

Les petites églises parois­siales gardent gros­so modo, en le rédui­sant aux dimen­sions de leur com­mu­nau­té, le plan de la basi­lique romaine. Elles n’ont besoin que d’un petit chœur pour un célé­brant seul fai­sant une litur­gie sans faste, une petite nef pour peu d’as­sis­tance, et un clo­cher pour appe­ler les parois­siens à la messe. N’é­tait l’ap­pli­ca­tion de nou­velles tech­niques, l’é­glise parois­siale évo­lue­rait très peu. Ce sont les com­mu­nau­tés impor­tantes, reli­gieuses ou cathé­drales, qui, déve­lop­pant la litur­gie, vont modi­fier leurs églises à cet effet.

La litur­gie monas­tique caro­lin­gienne (et son pro­lon­ge­ment dans l’Em­pire ger­ma­nique, la litur­gie otto­nienne) accor­de­ra une très grande place aux chants et aux pro­ces­sions. Cer­taines par­ties des offices sont dites sur d’autres autels que l’au­tel prin­ci­pal. Dans le plan des églises caro­lin­giennes, cela va se mar­quer par la pré­sence de deux pôles litur­giques, deux chœurs oppo­sés, aux deux bouts de l’é­glise, abri­tant cha­cun un groupe vocal.

Les églises béné­dic­tines doivent abri­ter de nom­breux moines, pour sept offices quo­ti­diens, dans des litur­gies sou­vent fas­tueuses, avec des pro­ces­sions de toute la com­mu­nau­té monas­tique, mais sans aucune par­ti­ci­pa­tion des fidèles ; ceux-ci se contentent d’as­sis­ter depuis la nef. Ces litur­gies ont don­né nais­sance à des églises où le chœur et le tran­sept sont par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pés, afin de loger tous les moines le plus près pos­sible de l’au­tel. En revanche, le déam­bu­la­toire n’est pas indis­pen­sable, car la com­mu­nau­té, qui fait seule les pro­ces­sions, dis­pose pour cela de toute l’é­glise. Par­fois des tri­bunes de tran­sept abritent des chœurs vocaux ou des ermites. Indis­pen­sables aus­si, un accès direct du cloître à l’é­glise, donc une porte sur le côté de la nef.

Les églises cis­ter­ciennes ont réso­lu l’oc­cu­pa­tion de l’é­glise dif­fé­rem­ment : les moines de chœur occupent le chœur, le tran­sept et la par­tie haute de la nef, les convers le bas de la nef, les laïcs qui s’a­ven­tu­re­raient à venir aux offices étant confi­nés tout au fond de l’é­glise.

Pour une église de pèle­ri­nage, les impé­ra­tifs sont de rece­voir des foules de pèle­rins, en faci­li­tant la cir­cu­la­tion inté­rieure pour leur per­mettre de faire leurs dévo­tions devant les reliques. De grands espaces sont pré­vus pour les accueillir : une nef sou­vent longue, un tran­sept très saillant, élar­gi par deux bas-côtés, qui per­met de regrou­per les pèle­rins le plus près pos­sible du chœur et des reliques, des tri­bunes dans la nef, espace sup­plé­men­taire uti­li­sé pour les plus grandes céré­mo­nies. Bien sûr, il n’est pas ques­tion de bancs, ni de chaises pour les fidèles, pas plus que dans aucune église médié­vale. Des bas-côtés et un déam­bu­la­toire à sens gira­toire faci­litent la cir­cu­la­tion et per­mettent de faire le tour du chœur, en s’ar­rê­tant devant les cha­pelles rayon­nantes dédiées aux saints. La crypte, qui contient en géné­ral les reliques du saint prin­ci­pal, a elle aus­si un sens de cir­cu­la­tion relié par deux esca­liers.

Dans les monas­tères béné­dic­tins pos­sé­dant des reliques, il y a un conflit per­ma­nent entre les deux fonc­tions de l’é­glise, la fonc­tion de pèle­ri­nage et la fonc­tion com­mu­nau­taire. L’é­glise de Conques a été recons­truite au XIIe siècle sur un plan mixte, pour allier ces deux usages. Du plan monas­tique, elle conserve la nef courte et les absi­dioles éche­lon­nées, mais, pour les besoins des pèle­rins, l’ab­si­diole la plus proche du chœur est pro­lon­gée et trans­for­mée en déam­bu­la­toire ; le tran­sept, très saillant et très large, per­met de mas­ser les pèle­rins près du chœur, dans le fond duquel sont conser­vées les reliques de sainte Foy.

Dans les cathé­drales, la litur­gie est fas­tueuse. L’é­quipe de célé­bra­tion (l’é­vêque et les cha­noines) occupe le chœur. La nef, qui doit accueillir une com­mu­nau­té for­mée non seule­ment de la cité épis­co­pale, mais aus­si de tout le dio­cèse, doit être très vaste.

Au XIIIe siècle, les églises des domi­ni­cains vont inno­ver. Les frères prê­cheurs, comme leur nom l’in­dique, prêchent. Ce n’est plus l’of­fice com­mu­nau­taire qui influe sur le plan, ce n’est même pas tant l’Eu­cha­ris­tie que la pré­di­ca­tion au peuple. Il faut que le pré­di­ca­teur puisse être enten­du et vu de tous. Finis le tran­sept et les bas-côtés. Le pré­di­ca­teur est pla­cé au centre de l’é­glise, qui rede­vient une simple nef ter­mi­née par un chœur. On ne revient tou­te­fois pas à la basi­lique romaine pla­fon­née : on uti­lise les tech­niques gothiques de voû­te­ment, mais on réduit le nombre de places aveugles en construi­sant une seule file de colonnes.

Diver­si­té des plans, cor­res­pon­dant à une diver­si­té des com­mu­nau­tés chré­tiennes et des litur­gies. Cela nous invite à regar­der l’es­pace d’une église comme un lieu habi­té, et comme un lieu construit à la mesure de ses habi­tants. C’est une pre­mière approche, la plus aus­tère peut-être, la moins chro­no­lo­gique sans doute : la fonc­tion condi­tionne l’es­pace, sans sou­ci des siècles. La déco­ra­tion des églises, l’or­ne­men­ta­tion des autels (il y a un monde entre l’au­tel roman de St-Ser­nin de Tou­louse et les autels baroques bre­tons à retable en bois doré), seraient une approche plus sen­sible, qui mon­tre­rait une évo­lu­tion chro­no­lo­gique, mar­quée par les évé­ne­ments his­to­riques (guerres, famines ou pros­pé­ri­té, épi­dé­mies…) et liée aux rela­tions que les hommes entre­tiennent avec Dieu (pié­té inti­miste ou plus triom­pha­liste…).

Anne-Fran­çoise Leur­quin
CASAin­fo n°31 – Novembre 1991