Blois, un château aux mille visages …

Texte d’Isaure de Montbron, photos d’Éléonore Picart-Garnier.

À quelle époque et dans quel style fut construit le châ­teau de Blois ? Nul ne sau­rait vrai­ment le dire face à un tel éclec­tisme archi­tec­tu­ral. Chaque aile du châ­teau a son propre style, témoigne de son siècle, fai­sant ain­si de l’édifice un véri­table livre d’histoire écrit dans la pierre… Et ce sont ces contrastes mar­qués qui confèrent au châ­teau de Blois son charme unique !

Au cœur de la ville de Blois, non loin des bords de Loire, se dresse ce fameux châ­teau, pré­cé­dé d’une grande place et entou­ré d’une sorte de che­min de ronde. On pénètre dans l’édifice en tra­ver­sant l’aile de Louis XII (aujourd’hui recon­ver­tie en Musée des Beaux-Arts) pour débou­cher sur la cour pavée. C’est là que notre petite troupe de guides CASA, déjà tout émer­veillés par la beau­té des façades, est rejointe par la guide du châ­teau, une jeune femme sou­riante et enjouée. S’ensuivent alors deux heures de visite pas­sion­nantes.

Pre­mière époque du châ­teau : une for­te­resse médié­vale, construite par les comtes de Blois. La seule par­tie conser­vée de l’édifice ori­gi­nal datant du XIIIe siècle est une bâtisse, très simple, coin­cée entre l’aile Louis XII et l’aile Fran­çois Ier. Celle-ci abrite une immense salle sei­gneu­riale qui s’étend sur 340 m², ce qui est abso­lu­ment énorme pour un bâti­ment civil au Moyen Âge. C’est d’ailleurs l’une des plus grandes salles civiques gothiques1 de cette période conser­vée en France. Elle est sépa­rée en son milieu par une ran­gée de colonnes qui dis­tingue deux voûtes en ber­ceau, tan­dis que la char­pente datant de 1240 est dis­si­mu­lée par des lam­bris de bois recou­verts de fleurs de lys (les plus témé­raires ont ten­té de les comp­ter, mais c’est fina­le­ment la guide qui nous a avoué qu’il n’y en avait en réa­li­té pas moins de 7 000 !). La spé­ci­fi­ci­té de cette salle ne réside pas seule­ment dans sa déme­sure mais éga­le­ment dans le rôle qui lui est attri­bué. Elle fut uti­li­sée d’abord comme salle de jus­tice par les comtes de Blois, puis c’est elle qui accueillit les Etats Géné­raux, convo­qués à deux reprises au cours du XVIe siècle par Hen­ri III2. Fort heu­reu­se­ment que Louis XII a conser­vé cette salle gran­diose !

Salle des États Géné­raux et sa haute voûte fleur-de-lysée, bâtie en 1214 par Thi­bault VI, der­nier comte de Blois-Cham­pagne, décors néo­go­thiques de Félix Duban au XIXe siècle.

Nous en arri­vons à la deuxième époque du châ­teau : l’aile Louis XII, au XVe siècle. Le roi décide de raser le châ­teau fort médié­val pour construire son propre châ­teau, dans un style gothique flam­boyant. La construc­tion débute en 1498. L’architecture est magni­fique, avec un mer­veilleux usage de la bichro­mie grâce à une alter­nance de briques rouges et pierres blanches. C’est sur la façade côté ville qu’est nichée la sta­tue équestre de Louis XII, avec juste en-des­sous la repré­sen­ta­tion d’un porc-épic, puisqu’en effet cet ani­mal est l’emblème du roi. Sa devise est la sui­vante : « de près comme de loin3 » (et non « qui s’y frotte s’y pique » !), car la légende vou­lait que le porc-épic, ani­mal quelque peu exo­tique pour l’époque, fût capable de lan­cer ses épines à ses enne­mis même au loin.

Sta­tue équestre de Louis XII sur­mon­tant l’emblème du porc-épic, ori­gi­nal détruit en 1792, rem­pla­cée par une copie en 1858.
Cour du châ­teau, sur fond bichrome d’aile Louis XII, gothique flam­boyant, XVe siècle.

Comme Louis XII n’a pas d’enfant, la cou­ronne revient à son cou­sin, Fran­çois, ce qui nous amène à la troi­sième époque de la construc­tion : l’aile Fran­çois Ier, chef‑d’œuvre de la Renais­sance. La construc­tion débute dès l’accession au trône du nou­veau sou­ve­rain, en 1515. Par rap­port à l’aile de Louis XII édi­fiée quinze ans aupa­ra­vant, on com­mence à lire dans la façade une influence ita­lienne qui s’immisce tout dou­ce­ment en matière d’architecture. On remarque une cer­taine géo­mé­tri­sa­tion et régu­la­ri­té dans l’ordonnancement des baies, mais ce décor archi­tec­tu­ral est appli­qué sur des struc­tures encore très fran­çaises. Cette aile se carac­té­rise sur­tout par un colos­sal esca­lier en vis, pla­cé au centre de la façade, et com­plè­te­ment ajou­ré, de sorte que, lorsque Fran­çois Ier y monte, paré de ses plus beaux atours, il puisse se faire admi­rer de la Cour amas­sée au pied de l’escalier. Un véri­table esca­lier de parade ! À l’intérieur, les appar­te­ments royaux ont été com­plè­te­ment res­tau­rés au XIXème siècle par Félix Duban4, qui a créé les décors muraux et a ima­gi­né la dis­tri­bu­tion idéale d’un appar­te­ment royal de la fin du XVIe siècle – c’est à lui éga­le­ment que l’on doit l’étonnant car­re­lage en terre cuite ver­nis­sée, bleu et jaune, dans les appar­te­ments de Cathe­rine de Médi­cis. Nous péné­trons dans la Salle du Roi, une très belle pièce où se dressent de part et d’autre deux impo­santes che­mi­nées, puis dans la Salle des Valois, où un cours d’histoire de France nous attend. Six bustes de rois y sont expo­sés, les uns à la suite des autres, favo­ri­sant ain­si un petit rap­pel généa­lo­gique. Les liens fami­liaux allant de Louis XII à Hen­ri IV n’ont désor­mais plus de secrets pour les guides CASA !

Aile Fran­çois Ier, orné de son colos­sal esca­lier, Renais­sance, XVIe siècle.

Le saviez-vous ? La mode de la fraise, cette sorte de large col­le­rette plis­sée, appa­raît sous Hen­ri II (qui règne de 1547 à 1559). Elle tire son appel­la­tion de sa res­sem­blance avec la fraise de veau (à savoir les intes­tins), et au-delà d’être un simple orne­ment, elle per­met éga­le­ment de cacher les traces de cer­taines mala­dies comme la syphi­lis. Néan­moins, pour agré­men­ter la coquet­te­rie, les hommes pou­vaient éga­le­ment por­ter une boucle d’oreille, tan­dis que seules les femmes étaient auto­ri­sées à en por­ter deux.

L’une des pièces remar­quables dans les appar­te­ments de la reine Cathe­rine de Médi­cis est le stu­dio­lo. Ce petit cabi­net Renais­sance, lieu de tra­vail et de lec­ture, a conser­vé ses boi­se­ries murales d’origine, avec plus de deux cents pan­neaux sculp­tés de can­dé­labres à l’italienne, tous dif­fé­rents ! Ce qui est très amu­sant, c’est le méca­nisme secret que dis­si­mulent ces boi­se­ries : celui-ci per­met d’ouvrir les pan­neaux ren­fer­mant de petits cabi­nets de curio­si­té rem­pli d’ob­jets de toutes sortes. En fait, ces pan­neaux s’ouvrent en action­nant un levier avec le pied, au niveau de la plinthe (la guide a eu la gen­tillesse de nous révé­ler le secret, mais motus et bouche cou­sue !).

Stu­dio­lo, cabi­net Renais­sance, amé­na­gé par Fran­çois 1er avant 1520.

Qui est Anto­niet­ta Gon­sal­vus ? Cette petite fille est repré­sen­tée sur une toile trô­nant dans la chambre de la reine Cathe­rine de Médi­cis5, mais son aspect est effrayant. Son visage est cou­vert de longs poils, qui lui donnent une appa­rence d’animal. Or celle-ci a réel­le­ment vécu au XVIème siècle, ain­si que son père qui avait la même mala­die, et ceux-ci étaient per­çus comme des bêtes de foire par les nobles de l’époque, qui les recueillaient chez eux pour se diver­tir. Fina­le­ment, Dis­ney n’est pas allé pui­ser bien loin son ins­pi­ra­tion pour La Belle et la Bête !

Puis l’on pénètre dans les appar­te­ments du Roi sous Hen­ri III, où de sombres com­plots nous attendent… Cette chambre avec un grand lit et un petit tableau repré­sen­tant trois hommes nous plonge au cœur des guerres de reli­gion. En effet, la tra­di­tion rap­porte que c’est dans cette pièce que fut assas­si­né le Duc de Guise : celui-ci est le chef de la Ligue, mou­ve­ment ultra-catho­lique, et ses deux frères en sont éga­le­ment de fer­vents par­ti­sans. Tan­dis qu’Henri III convoque les États Géné­raux en 1588, ras­sem­blant ain­si à Blois tous les grands du royaume, il en pro­fite pour éli­mi­ner le Duc de Guise dans la nuit du 23 décembre, tué à coups de poi­gnard. Le len­de­main, c’est au tour du car­di­nal de Lor­raine, le frère du Duc, d’être assas­si­né. Leurs corps sont brû­lés et jetés dans la Loire, témoi­gnant ain­si du refus de leur faire une sépul­ture, pour ne qu’ils soient pas éri­gés en mar­tyrs par les par­ti­sans de la Ligue. Deux meurtres en deux jours au châ­teau de Blois, c’est digne d’un bon thril­ler… Mais ce n’est pas tout ! Huit mois plus tard, en août 1589, au châ­teau de Saint-Cloud, Hen­ri III est poi­gnar­dé par le moine ultra-catho­lique Jacques Clé­ment, pour ven­ger le Duc. Juste avant de mou­rir, le Roi, n’ayant pas d’héritier, a quand même le temps de dési­gner son loin­tain cou­sin Hen­ri de Navarre comme suc­ces­seur légi­time, lequel devien­dra Hen­ri IV. Ce nou­veau sou­ve­rain, lui-même pro­tes­tant, va par­ve­nir à cal­mer les vio­lences des guerres de reli­gion en pro­mul­guant en 1598 un édit de tolé­rance, connu sous le nom d’Édit de Nantes, qui accorde des droits de culte, des droits civils et des droits poli­tiques aux pro­tes­tants. Somme toute, on menait au châ­teau une vie sacré­ment mou­ve­men­tée !

Chambre du Roi, lieu de bien des com­plots, res­tau­rée par Félix Duban, XIXe siècle.

À par­tir du XVIIe siècle, le châ­teau n’est plus une rési­dence royale, et nous en arri­vons donc à la qua­trième époque de construc­tion : l’aile Gas­ton d’Orléans, un exemple du clas­si­cisme au XVIIe siècle. Gas­ton d’Orléans, frère de Louis XIII et poten­tiel héri­tier au trône, est exi­lé par le Roi à Blois en 1635. Son pro­jet consiste à raser entiè­re­ment le châ­teau de Blois qu’il juge vétuste pour en refaire un dans le goût de l’époque, selon une archi­tec­ture clas­sique (il n’y avait pas encore de conscience patri­mo­niale à l’époque, celle-ci n’arrive qu’à la fin du XVIIIe siècle). Il com­mence pro­gres­si­ve­ment sa des­truc­tion et recons­truc­tion, avec pour archi­tecte Fran­çois Man­sart, mais le chan­tier s’arrête bru­ta­le­ment en 1638 avec la nais­sance ines­pé­rée d’un dau­phin, Louis Dieu­don­né, le futur Louis XIV. Gas­ton d’Orléans n’est plus l’héritier, et ne reçoit donc plus l’argent néces­saire pour mener à bien son pro­jet cas­tral. Cet arrêt bru­tal se lit dans la pierre, puisque l’aile Fran­çois Ier n’est qu’à moi­tié détruite, et la jonc­tion entre les deux ailes semble inache­vée. Ce bâti­ment reste mal­gré tout un chef‑d’œuvre de l’architecture clas­sique, avec notam­ment une très belle colon­nade.

 Aile Gas­ton d’Or­léans, chef d’oeuvre clas­sique inache­vé, Clas­si­cisme, XVIIe siècle.

À la mort de Gas­ton d’Orléans en 1660, le châ­teau est lais­sé à l’abandon. Rapi­de­ment, il est récu­pé­ré par l’armée fran­çaise et trans­for­mé en caserne mili­taire, ce qui per­met de le sau­ver de la ruine. Mais il faut attendre le XIXe siècle pour que le châ­teau reprenne véri­ta­ble­ment un second souffle, avec la nais­sance de la notion de « monu­ments his­to­riques ». Pros­per Méri­mée, alors ins­pec­teur géné­ral des monu­ments his­to­riques6, classe le châ­teau de Blois sur la pre­mière liste en 1840, ce qui l’a­mène à confier les tra­vaux de res­tau­ra­tion à l’architecte Félix Duban. C’est grâce à lui que nous voyons le châ­teau dans l’état où il se trouve actuel­le­ment. Enfin, ce châ­teau a la par­ti­cu­la­ri­té d’être muni­ci­pal, et donc n’appartient pas à l’État mais bien à la ville de Blois.

Vue sur la façade des Loges depuis l’ex­té­rieur du châ­teau royal, aile Fran­çois Ier.

Après avoir fini notre grand tour de visite, c’est le moment de quit­ter et de remer­cier notre char­mante guide, la tête emplie de nou­velles connais­sances. Mais ce n’est pas sans comp­ter une petite pho­to de famille au pied de l’escalier de Fran­çois Ier, pour conser­ver un sou­ve­nir de cette visite mer­veilleuse !

Le groupe CASA, heu­reux de sa belle visite, a posé en par­tant devant l’escalier Fran­çois Ier.

  1. Avec la salle des Gens d’Armes du Palais de la Cité à Paris. []
  2. En 1576–1577 pour la révo­ca­tion de l’é­dit de paci­fi­ca­tion accor­dé aux Hugue­nots et en 1588–1589 avec l’assassinat des Guise (cf. infra). []
  3. Comi­nus et emi­nus []
  4. Archi­tecte (1797−1870) ayant diri­gé la res­tau­ra­tion de la Sainte-Cha­pelle à Paris à par­tir de 1836. []
  5. Épouse d’Hen­ri II (1547−1559), mère des rois Fran­çois II, Charles IX et Hen­ri II et de Mar­gue­rite de Valois (la « Reine Mar­got »), pre­mière femme d’Hen­ri IV. []
  6. Poste créé en 1830. Pros­per Méri­mée en est le deuxième titu­laire après Ludo­vic Vitet. Il fit éta­blie la pre­mière liste des monu­ments his­to­riques en 1840 cou­vrant 934 édi­fices et 148 objets. []
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À la rencontre de Blois et de CASA !

Texte et photos d’Éléonore Picart-Garnier.

Les 7 et 8 mars 2020, nous avons eu le plai­sir de faire décou­vrir l’association et la ville de Blois à de futurs guides CASA. Nous avons enta­mé notre week-end par la visite de l’incontournable châ­teau royal, assu­rée par une guide-confé­ren­cière. Elle a évo­qué la diver­si­té des styles archi­tec­tu­raux qui rendent ce châ­teau unique. Dans ce monu­ment s’en cachent en fait quatre ! Pour décou­vrir son his­toire et son archi­tec­ture, voi­ci un très bel article écrit par Isaure : https://www.guidecasa.com/2020/04/blois-un-chateau-aux-mille-visages/

Après une bonne marche à tra­vers Blois, nous sommes arri­vés à notre lieu d’hébergement pour y décou­vrir nos chambres, nous y ins­tal­ler et goû­ter tous ensemble. Nous avons ensuite lais­sé la parole à trois guides, à tra­vers un jeu de ques­tions-réponses, afin de pré­sen­ter CASA aux nou­veaux arri­vants. Ils ont ain­si pu en com­prendre sa mis­sion, son fonc­tion­ne­ment et son état d’esprit. Les pré­sen­ta­tions des sites leur ont don­né un aper­çu de la richesse des églises qu’ils pour­raient avoir l’occasion de faire visi­ter. Les témoi­gnages de cer­tains guides ont pu éga­le­ment leur don­ner un avant-goût de la vie en com­mu­nau­té et orien­ter leur choix pour cet été. De Véze­lay à Saint-Nec­taire en pas­sant par Bourges, une grande par­tie des lieux emblé­ma­tiques CASA ont été pré­sen­tés !

Adrien et Éléo­nore en plein hap­pe­ning contem­po­rain dans les Jar­dins de l’Évêché.

Après le repas, pris en com­mun, Angèle a pro­po­sé un jeu de Time’s Up sur 1001 lieux fran­çais. Entre fous rires et désac­cords sur la géo­gra­phie fran­çaise, le jeu a été un franc suc­cès et l’occasion pour les nou­veaux et les anciens CASA de faire plus ample connais­sance. Après la pro­jec­tion du film d’Em­ma­nuel sur les com­mu­nau­tés de l’é­té 2019 et un petit temps de dis­cus­sion autour d’un thé, les par­ti­ci­pants au week-end sont fina­le­ment allés se cou­cher pour pro­fi­ter plei­ne­ment de la jour­née du len­de­main.

Début de la visite de la cathé­drale Saint-Louis en com­pa­gnie de Jean-Luc Navard, diacre per­ma­nent du dio­cèse de Blois.

Dimanche matin, Diane a pré­sen­té les sites de Saint-Benoît-sur-Loire, Mar­seille et Tour­nus tan­dis qu’Angèle détaillait la magni­fique église du pla­teau d’Assy. Nous nous sommes ensuite ren­dus à pied jusqu’à la cathé­drale Saint-Louis pour assis­ter à la messe en com­pa­gnie des Blé­sois. Le repas de midi a été pris à la mai­son dio­cé­saine de Blois où les guides CASA ont pu s’affronter au baby-foot avant d’entamer les deux der­nières visites du week-end.

Jean-Luc Navard, diacre à Blois, nous a fait décou­vrir les vitraux contem­po­rains de la cathé­drale, réa­li­sés dans les années 1990 par l’artiste hol­lan­dais Jan Dib­bets et le maître ver­rier Jean Mau­ret. Le par­ti pris de ces vitraux est celui d’un sym­bo­lisme colo­ré évo­quant les étapes du Salut grâce à des mots écrits en latin, grec et hébreu. Puis ce fut au tour de Del­phine de nous pré­sen­ter la basi­lique Notre-Dame-de-la-Tri­ni­té, éri­gée entre 1932 et 1949, et son maté­riau de construc­tion très ori­gi­nal : le béton bou­char­dé lais­sant appa­raître le gra­vier de Loire !

Le groupe s’est ensuite retrou­vé à la gare pour par­ta­ger un der­nier goû­ter et reve­nir sur les visites et pré­sen­ta­tions du week-end. Après avoir remer­cié cha­leu­reu­se­ment Angèle et Jean-Bap­tiste pour l’organisation de ce for­mi­dable séjour blé­sois, les par­ti­ci­pants se sont sépa­rés pour ren­trer chez eux… mais en pro­met­tant de tous se retrou­ver lors du week-end de for­ma­tion fin juin !

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Mantes-la-Jolie-Visite

Texte de Christine Cariou, Nina Derain, Marguerite de Magnitot et Adrien Mohler. Photos d’Adrien Mohler.

À la décou­verte de la « belle oubliée »1

On ne conçoit pas com­ment les voûtes de tout l’édifice peuvent être por­tées par des colonnes si minces et si allon­gées. Les archi­tectes eux-mêmes ne le conce­vaient pas. L’architecte de la char­mante église de Mantes, lorsqu’il fut ques­tion de décin­trer l’édifice qu’il venait d’élever, prit la fuite et vint se cacher à Paris. Il ne lais­sa à Mantes que son neveu, qui devait lui envoyer un che­val pour reve­nir si son église n’était pas tom­bée.2

Sten­dhal, Mémoires d’un tou­riste.

Les guides CASA d’Île-de-France se sont ren­dus à Mantes-la-Jolie le 26 jan­vier der­nier, en com­men­çant la jour­née par la messe domi­ni­cale célé­brée par le Père William­son. À l’occasion de la semaine pour l’unité des chré­tiens, l’homélie a été prê­chée par le pas­teur du temple réfor­mé voi­sin dans un esprit œcu­mé­nique.

La col­lé­giale Notre-Dame de Mantes depuis les berges de la Seine.

Nous avons ensuite retrou­vé notre guide du jour, Aline, ancienne guide CASA, qui est en train de réa­li­ser une thèse sur la construc­tion de la col­lé­giale Notre-Dame de Mantes-la-Jolie. Nous avons d’abord décou­vert la ville médié­vale, insoup­çon­nable et bien cachée dans le tis­su urbain moderne. À noter la pré­sence d’un pont du XIIe siècle, l’un des plus anciens de France encore conser­vé. Il reliait le domaine royal au ter­ri­toire nor­mand situé de l’autre côté de la Seine. Cette proxi­mi­té fut à la fois une source de com­merce et de conflits entre les deux rives du fleuve. La col­lé­giale, qui domine le pay­sage, ser­vit de vitrine pres­ti­gieuse, affir­mant le pou­voir de cette cité royale.

« Notre-Dame de Paris » de Mantes-la-Jolie ?

En obser­vant cette église, aus­si bien de l’extérieur que de l’intérieur, on ne peut s’empêcher de remar­quer des res­sem­blances avec une cer­taine cathé­drale, aus­si dédiée à Notre-Dame… mais à Paris cette fois !

L’édifice, dont la construc­tion com­mence vers 1150, date lui aus­si du pre­mier gothique. On en recon­naît les voûtes sex­par­tites si carac­té­ris­tiques de Notre-Dame de Paris. Les tours et leurs gale­ries (res­tau­rées au XIXe siècle par Alphonse Durand, élève de Viol­let-le-Duc) res­semblent beau­coup à celles de la cathé­drale pari­sienne. La grande rose de la façade quant à elle, rap­pelle celle de Laon. Il faut lever les yeux pour admi­rer la par­ti­cu­la­ri­té de la col­lé­giale, le voû­te­ment en ber­ceau de la tri­bune au-des­sus des cha­pelles absi­diales.

Les por­tails

Tym­pan de la Résur­rec­tion du por­tail Nord. Le Christ en majes­té, encen­sé par 2 anges, tient le livre scel­lé de sept sceaux et le disque sym­bo­li­sant l’univers (milieu du XIIe siècle).

Le por­tail Nord de la Résur­rec­tion, dont la data­tion est encore voi­lée d’incertitude, est pro­ba­ble­ment le plus ancien des trois au vu de la sculp­ture. Son style est moins tra­vaillé que sur deux autres por­tails, datant de la fin du XIIe (por­tail de la Vierge) et XIVe siècle (por­tail des éche­vins). Des traces de poly­chro­mie y sont encore visibles.

Aline, spé­cia­li­sée dans l’architecture, a aus­si atti­ré notre atten­tion sur des détails mar­qués dans la pierre, que nous n’aurions pas remar­qués sans elle. Appa­raissent alors des marques de tâche­rons, des restes de poly­chro­mie sur les murs et les voûtes ou encore des traces des outils des tailleurs de pierre, qui per­mettent de dater les phases du chan­tier. Grâce à la pas­sion et à la gen­tillesse d’Aline, nous avons pas­sé une jour­née cha­leu­reuse mal­gré le froid de jan­vier. Mer­ci Aline !

Pour ter­mi­ner, deux astuces d’Aline pour expli­quer et faire sou­rire : « Le rem­blayage du ter­rain, c’est comme si une grosse semelle avait été créée !  » « Le chan­ge­ment de déco­ra­tion entre la nef et le chœur : c’est comme quand on passe de la salle de bain à la cui­sine, la déco­ra­tion change. »

  1. Expres­sion emprun­té à un ouvrage de Chris­tophe Lefé­bure, Notre-Dame de Mantes, la belle oubliée. []
  2. Cité par Chris­tophe Lefé­bure, op.cit., p.14. []
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Troyes en Champagne, à déguster sans modération

Texte de Diane Martinez, photos de Thibault Lion.

Après moultes péri­pé­ties dues à la joyeuse caco­pho­nie des moyens de trans­port (le train, c’est moins sûr que la char­rette de Lan­ce­lot), les vaillants CASA réus­sirent à se retrou­ver en gare de Troyes1, ville des che­va­liers et chan­sons de gestes. Le décompte des pré­sents ayant été mené tam­bour bat­tant par nos preux orga­ni­sa­teurs Angèle et Laurent, les bagages char­gés dans les voi­tures (elles aus­si, plus sûres que le train ce jour-là), la joyeuse troupe se dirige vers le musée de l’art cham­pe­nois. Sis en l’an­cienne demeure des Vau­lui­sant, ce musée joint l’é­lé­gance des demeures anciennes bâties au XVIe siècle par les grandes familles dra­pières à la beau­té de ses col­lec­tions d’art du même siècle. Le musée de la Bon­ne­te­rie se trou­vant au même endroit, c’est donc un conden­sé de l’his­toire, de l’art et de l’é­co­no­mie de la ville qui nous attend.

Pen­dant que le pre­mier groupe arpente libre­ment le musée de la Bon­ne­te­rie et se perd entre les outils et les machines impo­santes qui s’y trouvent, le deuxième suit le guide qui l’emmène dans les méandres du XVIe siècle, sur les traces du maître de Chaource. Expo­sés dans de grandes salles où demeurent les traces de l’an­cien hôtel par­ti­cu­lier, pein­tures, sculp­tures et vitraux nous assurent un voyage dans le temps.

Buste de sainte, XVIe siècle, musée de Vau­lui­sant.

Rien de mieux qu’une bonne balade en ville pour reve­nir à la réa­li­té. La pré­sence de l’é­glise Saint-Pan­ta­léon juste à côté du musée et du vieux quar­tier troyen avec ses mai­sons à colom­bages, assurent un retour au pré­sent tout en dou­ceur. Le pas­sage par le XVIIIème siècle est per­mis par le fron­ton de la mai­rie, qui porte encore fiè­re­ment l’an­cienne devise répu­bli­caine “Liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té ou la mort”2. Fina­le­ment, la tra­ver­sée du quar­tier des bars et res­tau­rants nous per­met de reve­nir au XXIe siècle avant d’ar­ri­ver au lieu d’hé­ber­ge­ment.

Chaque ruelle de Troyes abrite de jolies mai­sons à colom­bages.
Che­vet de la cathé­drale Saint-Pierre-Saint-Paul.

Comme dans tout week-end CASA qui se res­pecte, l’ins­tal­la­tion dans les chambres ne pou­vait être sui­vie que d’un solide goû­ter dans la salle com­mune. Une fois les bouilloires bran­chées (ce qui n’est pas une mince affaire), le thé et le café rejoignent les gâteaux dans les mains et les esto­macs des par­ti­ci­pants, appor­tant cha­leur et récon­fort avant une assem­blée géné­rale redou­tée.

Celle-ci com­mence d’ailleurs par un bilan de l’an­née, des sites, des comptes et des pro­jets. Notre-Dame occupe évi­dem­ment l’es­prit de tous les pré­sents, et une bonne par­tie des dis­cus­sions. Cepen­dant, les réa­li­tés bas­se­ment maté­rielles se fai­sant sen­tir, la dis­cus­sion doit être momen­ta­né­ment inter­rom­pue pour aller dîner. Mais heu­reu­se­ment, les mal­heurs de notre belle cathé­drale n’af­fectent gère les appé­tits, et les dis­cus­sions vont bon train autour des tables, si bien que la reprise de l’as­sem­blée géné­rale se fait plus tard que pré­vu, et dans une ambiance plus légère.

Les asses­seurs super­visent le vote pour l’élection du nou­veau Conseil d’Ad­mi­nis­tra­tion.

Pour clore l’as­sem­blée géné­rale, nous pro­cé­dons au vote. L’ins­tal­la­tion des dif­fé­rents bureaux, avec le démé­na­ge­ment de tables et chaises qu’elle entraîne, apporte une nou­velle touche fes­tive et désor­don­née qui tranche avec le sérieux des docu­ments pré­sen­tés lors du bilan. Le vote se déroule sans encombre et la liste du nou­veau conseil d’ad­mi­nis­tra­tion est élue à une très large majo­ri­té. Pour fêter cela, Emma­nuel nous pro­pose de regar­der le film des com­mu­nau­tés de l’é­té. Et comme l’es­prit d’un CASA ne doit jamais être en repos, nous sommes invi­tés à trou­ver les dif­fé­rentes réfé­rences au ciné­ma fran­çais cachées dans ce film. Nous ne les dévoi­le­rons pas ici, ce serait trop facile pour ceux qui n’ont pas encore vu le film. Que leur esprit à eux aus­si tra­vaille !

A l’is­sue de cette jour­née bien rem­plie, on pour­rait croire que nous avons méri­té bien un long repos, mais la nuit sera courte, le petit-déjeu­ner étant fixé à 7h15 le dimanche matin. Le café est fort néces­saire, mais heu­reu­se­ment, il ne manque pas. Il fut d’ailleurs aus­si appré­cié qu’in­dis­pen­sable ! Com­ment aurions-nous pu, sans cela, par­ti­ci­per pro­duc­ti­ve­ment aux groupes de réflexion pré­vus pen­dant la mati­née ? Nous nous répar­tis­sons donc en plu­sieurs groupes et nous nous atte­lons avec enthou­siasme à la noble tâche qui nous a été confiée : sug­gé­rer des idées pour le fonc­tion­ne­ment futur de CASA. L’a­ve­nir seul dira si l’en­thou­siasme était suf­fi­sant, et si le café a eu le temps de faire son effet sur nos esprits.

La basi­lique Saint-Urbain à la sil­houette si par­ti­cu­lière.

Comme tout guide le sait, rien de mieux qu’une pro­me­nade pour repo­ser un esprit échauf­fé par une acti­vi­té intense. C’est donc avec joie que nous enta­mons notre marche vers la cathé­drale Saint-Pierre-et-Saint-Paul pour assis­ter à la messe. Le froid régnant dans la cathé­drale nous revi­gore, gelant aus­si nos pieds que le che­min du retour réchauffent heu­reu­se­ment.

L’a­mour que le rec­teur porte à sa cathé­drale se révèle hau­te­ment conta­gieux et, avant même d’a­voir fini l’ex­pli­ca­tion de la façade et d’être entrés à nou­veau dans la cathé­drale pour la visi­ter, nous sommes sous le charme.

L’après-midi nous réserve encore de belles pépites avec la visite de la cathé­drale et celle de l’église de Saint-Pan­ta­léon, que nous n’avions fait qu’apercevoir jusqu’à pré­sent. L’a­mour que le rec­teur porte à sa cathé­drale se révèle hau­te­ment conta­gieux et, avant même d’a­voir fini l’ex­pli­ca­tion de la façade et d’être entrés à nou­veau dans la cathé­drale pour la visi­ter, nous sommes sous le charme. Le rec­teur choi­sit de mon­trer au groupe dont il a la charge les diverses œuvres contem­po­raines qu’il a fait ins­tal­ler dans la cathé­drale, ain­si que le mobi­lier litur­gique. Chaque oeuvre est accom­pa­gnée de sa propre his­toire per­son­nelle, ce qui la rend plus riche encore à nos yeux. Nous décou­vrons un tableau repré­sen­tant la résur­rec­tion du Christ et un ensemble sta­tuaire repré­sen­tant les femmes au tom­beau, ain­si qu’un très beau taber­nacle.

Détail du vitrail de la Pas­sion, 1531, église Saint-Pan­ta­léon.

Après cela, deux illustres membres de CASA, Odile et Marthe, nous pro­posent une édi­fiante visite de Saint-Pan­ta­léon. Nous décou­vrons l’his­toire de cette église cédée à la com­mu­nau­té polo­naise et rem­plie de nom­breuses sta­tues, ain­si que de repré­sen­ta­tions de saint Jean-Paul II. Sépa­rés en deux groupes, nous écou­tons avec atten­tion Odile nous racon­ter l’his­toire de cette église, assis sur les bancs du fond, puis déam­bu­lons dans l’é­glise pour suivre l’ex­pli­ca­tion des vitraux pro­po­sée par Marthe.

Ain­si se clôt un excellent week-end, avec un retour à la case départ, la gare. Si elle n’a pas chan­gé, nous sommes, nous, plus sages et ins­truits qu’à notre arri­vée la veille !

  1. Le vieux centre his­to­rique de Troyes est sur­nom­mé quar­tier du « bou­chon de cham­pagne » en rai­son de sa forme sur plan qui évoque un bou­chon de cham­pagne, avec un « corps » et une « tête » entou­rée de canaux. []
  2. Uni­té Indi­vi­si­bi­li­té de la Répu­blique, Liber­té, Éga­li­té, Fra­ter­ni­té, ou la Mort, ins­crite sur la façade de l’hô­tel de ville, est la devise révo­lu­tion­nai­re­dans sa forme ini­tiale (1792). Liber­té, éga­li­té, fra­ter­ni­té est adop­tée offi­ciel­le­ment par la Deuxième Répu­blique en 1848. []
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Elle était si belle…

Texte de Noëlle Sergent. Photos d’Antoine Toursel et de Marc Roucaud.

Elle était si belle.

Paris, un soir d’oc­tobre 2018.

Une grosse pleine lune aux grands yeux, posée sur le rebord d’un nuage, regarde la ville encore rem­plie de vie mal­gré la nuit. Devant la grande Dame, une foule immense se presse. On se tait ou on bavarde, on est debout ou on est assis, on ne bouge pas ou on marche, on attend. À droite, un écran s’allume. Tous les yeux se lèvent.

Et tout à coup, un grain de sable plus tard, la grande Dame éclate de lumière et de cou­leurs. Elle s’habille en lever de soleil, en ciel étoi­lé, elle s’embrase, elle met sa robe de forêt, de ten­tures, de rose étin­ce­lante, elle s’éclabousse en feux d’artifice et se calme en ciel de fées. Elle pleure, d’une cas­cade de larmes, sur tous les sangs humains ver­sés dans les si vilaines guerres. La Dame joue de son orgue puis­sant, sonne de ses cloches à toute volée, vire­volte de musiques pari­siennes. Elle danse joli­ment devant la foule. Et notre Croix, notre Saint-Sacre­ment, énormes !

Là-haut, le ciel de nuit pétille d’étoiles et de lune aux grands yeux. Ronde ce soir, belle et blanche comme une eucha­ris­tie. Plus haut encore, notre Étoile du soir, notre Mère du ciel, Mère de bon­té cou­ron­née d’argent. Notre Dame de Cœur. Encore plus haut, bien plus haut, tout près du Père, dans la nuée et la brise légère, la Croix, notre Croix. La Croix du Fils res­sus­ci­té, du Fils de la Dame de Cœur.

Spec­tacle « Dame de Cœur », par­vis de la cathé­drale Notre-Dame de Paris, octobre 2018.

Paris, lun­di 15 avril 2019.

Vers 19 heures 30, je sors de la Basi­lique Notre-Dame des Vic­toires. Une dame que je ne connais pas s’approche de moi et me dit que la Cathé­drale Notre-Dame est en feu. Je n’y crois pas, je nie, je refuse ces paroles. La dame me montre l’écran de son télé­phone por­table. Je vois des flammes, de la fumée. Je suis sidé­rée. Je pleure et je me dirige aus­si­tôt à pied vers notre cathé­drale. Dans le ciel, un héli­co­ptère tourne. Je suis encore loin de l’Île de la Cité mais je vois au-des­sus des toits une grosse fumée s’échapper rapi­de­ment vers l’ouest en direc­tion du jar­din des Tui­le­ries. Je ne cesse de pleu­rer. Je longe la Seine. Tout en avan­çant, je parle à une ou deux per­sonnes. Aba­sour­dies comme moi. Je san­glote et j’avance.

Quand j’arrive sur le quai de l’Hôtel de Ville, au niveau du pont d’Arcole, la flèche est déjà tom­bée. Une foule très dense, com­pacte, figée, a les yeux fixés sur l’incendie. Des gens sont mon­tés sur les murets et les bancs de bois. Des cris de stu­peur, d’effroi, de déso­la­tion fusent. Cer­tains pleurent. Les voi­tures col­lées les unes aux autres n’avancent pas. La sirène lan­ci­nante d’un camion de pom­piers, blo­qué par les voi­tures, se mélange aux klaxons et aux hulu­le­ments des voi­tures de police. Les cris percent. Le bruit est infer­nal. L’hélicoptère tourne. La fumée s’ébouriffe. Je san­glote.

La cathé­drale Notre-Dame entre chien et loup, depuis les quais de la Seine.

Les gens prennent des pho­tos, filment, prennent des pho­tos, filment… Mon télé­phone vibre des nom­breux mes­sages envoyés par mes amis, mes proches. Je suis inca­pable de répondre. Je ne peux, à ce moment-là, com­mu­ni­quer qu’avec deux de mes fils. Ils m’appellent. Je pleure dans le télé­phone. Ils pleurent avec moi. Je répète inlas­sa­ble­ment, c’est affreux, c’est hor­rible, c’est dra­ma­tique, c’est impos­sible, mais ce n’est pas pos­sible ! Je ne peux rien dire d’autre. Je suis dans l’incapacité de dire ce que je res­sens. Je ne fais que bal­bu­tier une ren­gaine de lamen­ta­tions vides de sens. En pleu­rant.

À cer­tains moments, et à plu­sieurs reprises, il me semble que la fumée dimi­nue, je dévore le ciel des yeux. Puis, d’un seul coup, de grandes flammes orange jettent leur venin empoi­son­né dans la gri­saille de ce ciel à l’heure entre chien et loup. La foule redouble de cris. Je dis à mes fils, ça repart, c’est hor­rible, le feu repart ! Je pleure. De plus belle. Un raz de marée d’émotions rem­plit mon tho­rax. Je ne peux rien faire d’autre qu’égrener des plaintes répé­ti­tives. J’ai mal et je suis muti­lée de mots. Je pense à ce tré­sor d’architecture, au tra­vail des mil­liers d’hommes qui l’ont bâti, nour­ri, entre­te­nu. Le drame est devant moi. La grande Dame se mor­celle dans les flammes. Elle me rem­plit entiè­re­ment, je tombe avec elle. Je pense à mes visi­teurs, à tous les visi­teurs qui ont par­ta­gé avec moi les splen­deurs de cet écrin unique. Je res­sasse, je pleure, je n’ai pas de mots. Le feu conti­nue. L’hélicoptère tourne. Au bout de deux heures, vidée, je pars.

« Je n’ai pris aucune pho­to de la grande Dame en feu. Devant l’incendie, je me disais, je l’aime tant, je la res­pecte tant, je ne veux pas fixer son déclin en images.  »

Les deux jours qui ont sui­vi, l’agonie de la grande Dame était clouée dans mon corps, j’étais anky­lo­sée de stu­peur, de détresse. J’ai beau­coup écou­té la radio pen­dant ces jours-là. J’écoutais les infor­ma­tions. Je n’ai pas du tout regar­dé la télé­vi­sion. Je n’ai pris contact avec aucun autre guide CASA, je ne le pou­vais pas.

Le mer­cre­di soir, je suis allée à la messe chris­male à Saint-Sul­pice. J’ai sui­vi cette messe sur grand écran, à l’extérieur de l’église. L’homélie de Mon­sei­gneur Aupe­tit a fait renaître en moi des graines d’espérance. Notre Christ n’a pas besoin d’un temple de pierres. Il est Lui-même le temple. Il est le temple spi­ri­tuel. Et nous, chré­tiens, nous sommes les gar­diens de son temple, nous en sommes les pierres vivantes. Notre foi n’est en rien alté­rée par ce drame.

De plus, d’entendre à la radio les plus grands spé­cia­listes, les plus grandes com­pé­tences et les hommes du monde entier témoi­gner de leur atta­che­ment à la belle Dame et se mettre en œuvre pour la rele­ver com­men­çait à me ras­su­rer. Mais quand même ! Je n’arrivais pas à m’y faire. Qu’une par­tie d’elle soit détruite à jamais, je n’arrivais pas à l’admettre. Même recons­truite à l’identique, le tra­vail des bâtis­seurs, le bois, les pierres du Moyen Âge, nous ne les retrou­ve­rons jamais.

Cepen­dant, ce joyau pla­né­taire, admi­ré dans le monde entier, bien que cruel­le­ment mor­du par les flammes, se relè­ve­ra. Nous le relè­ve­rons.

Grand orgue et rose ouest, Notre-Dame de Paris.

Paris, dimanche 5 mai 2019.

J’étais à la messe de 18 heures 30 à Saint-Sul­pice. J’avais encore ce grand brouillard de tris­tesse qui m’emplissait le corps. Après la messe, j’ai par­lé à des béné­voles, à des sala­riés de la Cathé­drale pré­sents à Saint-Sul­pice. Tous sont encore sous le choc de l’épreuve. Patrick, le sacris­tain, m’a dit, tout en conti­nuant avec sa vigi­lance habi­tuelle son tra­vail de ran­ge­ment, qu’au début il allait la voir tous les jours. En me par­lant, il pleu­rait comme un enfant. À de pré­cé­dentes messes, à plu­sieurs reprises, j’ai aus­si vu les prêtres de la Cathé­drale pleu­rer. Rem­plis de tris­tesse et de souf­france.

Voi­là la force et la puis­sance de notre grande Dame. Elle était magné­tique. Elle était tout. Haut lieu de spi­ri­tua­li­té, de théo­lo­gie, de prière, de litur­gie, elle était une archi­tec­ture unique, construite sur une île, sur un sol en déni­ve­lé et en par­tie meuble. Dans la jeu­nesse de ses plus de 850 ans, elle cam­pait soli­de­ment son assise en nous regar­dant droit dans les yeux. Elle cou­vait sous ses voûtes des pein­tures, des sculp­tures, elle réson­nait de son orgue majes­tueux et de sa cho­rale inéga­lée. Les reli­gieux y célé­braient solen­nel­le­ment notre litur­gie. Les fidèles se recueillaient et se res­sour­çaient. Les tou­ristes admi­raient.

Vierge à l’en­fant en argent, tré­sor de la cathé­drale Notre-Dame de Paris.

Notre mai­son de Dieu revi­vra. Elle res­sus­ci­te­ra comme le Christ est res­sus­ci­té. La mai­son de Marie, sa mère, res­plen­di­ra à nou­veau et brille­ra de toute sa puis­sance. Ses cloches son­ne­ront à toute volée, sa vie spi­ri­tuelle, litur­gique, artis­tique aus­si, repren­dra son cours, bien au-delà des obs­tacles ter­restres qu’elle dépas­se­ra de toute la puis­sance de sa vita­li­té.

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